Presses Universitaires du Septentrion

  • Poète au nom flamboyant, Blaise Cendrars a longtemps été dévoré par ses propres images. Celui qu'on a surnommé l'errant des bibliothèques, le pirate du Lac Léman ou l'Homère du Transsibérien s'est parfois pris au piège de ses légendes et le personnage a pris alors le pas sur une oeuvre distraitement reconnue. Derrière l'époustouflant bricoleur de légendes, s'est pourtant masqué le constructeur d'un mythe où tout - corps, nom, monde - tend à se refondre dans une Vita Nova. Sous le signe de Nerval, son guide dans l'impossible, il en a confié le dessein lucide à l'écriture, par une expérience unique comme sa main de manchot. Le « comput » de sa vie d'homme, selon L'Homme foudroyé, commence au mois d'octobre 1917. Le secret qui le « bouffe tout entier », il ne le livre que par figures, mais tout tourne chez lui autour de cette coupure revendiquée avec insistance et mal désignée exprès au Lecteur inconnu. Au cours de l'été précédent, à Méréville (Seine-et- Oise), Cendrars a entrepris en secret le voyage vers la gauche de son corps qui lui permettra de se « refaçonner ». Par l'alchimie d'une coupure traversant d'un même fil son corps blessé à la guerre, un pseudonyme adopté depuis 1912 et une première entreprise poétique de laquelle il prend congé, il exile sa main coupée parce que coupable, donnant naissance à un des mythes les plus fascinants de la modernité, celui d'Orion manchot.

  • Voici la première monographie consacrée à une oeuvre forte d'une quarantaine d'ouvrages, romans, essais, poèmes, traductions, aussi diversifiée dans ses productions qu'unitaire dans sa cohésion comme si le vocable de corpus pouvait se perdre comme métaphore, retenu à la puissance de chair, au souffle et au rythme de celui qui tient la plume. Que relève-t-elle dans son fonctionnement des limites et des ambitions de la littérature contemporaine, de son rôle et de ses pouvoirs ? OEuvre de chair, le texte est moins une réalisation de l'intellect que création d'un enveloppement vivant où s'incarne l'origine, où le fils consomme l'inceste avec la mère, où le masculin ne peut parler que d'une double voix dans son identification au féminin. Au battement des contradictions de l'âme et du corps, du transcendantal et de l'organique, de la ténèbre de l'origine et de la clarté des signifiants, de la sainteté et de la souillure, une langue porteuse et sacralisée, échappant à toute sécularisation esthétique, devient, entre silence et absence, ce phrasé qui récupère en mythobiographie la nullité de l'existence, cette incantation qui célèbre la perte, l'échec et le désespoir ontologique. L'écriture, en son cheminement de perdition, ne cesse de boucler son cercle pour que, à jamais retranché de la parole, ne cesse de résonner son secret dans la musicale chambre d'échos.

  • Georges Eekhoud est un écrivain homosexuel et anarchiste belge. Il a écrit l'essentiel de son oeuvre entre 1880 et 1914. Pour la plupart de ses nouvelles et de ses romans, une première version a été publiée à Bruxelles puis une deuxième version, plus audacieuse, est parue à Paris. Eekhoud fait partie des fondateurs de La Jeune Belgique et a collaboré pendant plus de vingt ans au Mercure de France. En 1900, il a comparu devant les Assises de Bruges pour son roman Escal-Vigor, premier roman à revendiquer clairement le droit d'aimer un autre homme. Après la première guerre mondiale, Eekhoud fut encore blâmé et sanctionné par ses compatriotes pour ne pas s'être assez nettement démarqué par rapport au mouvement flamand. Toute son oeuvre magnifie le velours chatoyant, rêche et doux des costumes de peine, mais aussi ces éclats si particuliers du français quand y brûle le flamand du peuple, la langue refoulée et idéalisée. Ce velours, Georges Eekhoud l'a instauré en fétiche et son écriture obéit sans cesse à la pulsion de la réparation.

  • Les lecteurs pongiens aiment à se dire séparés en deux camps : les tenants d'un Ponge phénoménologue et ceux d'un Ponge formaliste. Une telle représentation, posturalement conflictuelle et scientifiquement peu féconde, devait d'urgence être démontée. Peut-être phénoménologie et formalisme pongiens ne sont-ils que les manifestations d'un seul et même principe. Ce qu'ils donnent à lire, c'est l'empressement du poète à organiser sans relâche les deux grands corps qui enveloppent le genre humain, le monde extérieur et celui du langage. La démarche pongienne témoignerait ainsi d'une passion incontrôlée... pour l'ordre et le rangement. Ce caractère obsessionnel de l'écriture serait la signature de Francis Ponge, l'emprunte qu'il laisse sur tout ce qu'il manipule. Cela divise les lecteurs, mais ne le sépare pas. Les uns seront plus sensibles au geste de colmatage produit par cette immense machine textuelle, les autres à l'effet de brouillage qui en résulte, ressenti comme machination. Dans un premier temps, l'auteur précise les contours de cette étonnante signature, en s'appuyant sur la pensée derridienne et sur l'enseignement lacanien. Dans un second temps, l'élaboration théorique s'efface derrière des lectures novatrices d'où se dégage une série de motifs pongiens centraux - l'appropriation du rite sabbatique, l'hostie comme siglaison de l'innommable, la poétique de l'habitat, le refus de la croyance, l'imaginaire du spectre et du bouffon -, mais généralement éludés faute d'un concept suffisamment fort pour les contenir tous.

  • Des artistes réunit la somme des textes consacrés tout autant à l'amitié de quelques peintres, sculpteurs, graveurs et autres créateurs, rencontrés au fil de l'histoire personnelle le long d'une trentaine d'années, qu'à l'originalité esthétique des oeuvres. La même ferveur embrasse les formes et les êtres qui les inventèrent comme autant d'images de leur existence et de leur intériorité. Sans aucune révérence pour des critères de succès, de publicité, de notoriété, le mouvement de la pensée s'efforce de coïncider au plus juste avec la vérité induite par les sensations et impressions d'essence charnelle grâce auxquelles l'art a rapport avec la vie, avec la part nocturne de la conscience et avec ce noyau d'interrogations métaphysiques qui ne connaît pas de relâche et qui, sous l'appellation suave et à peine susurrée, d'âme ou de coeur, saisit l'avènement de la beauté pour miroir révélateur de l'être au monde et à soi-même.

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