Arts et spectacles


  • Écrire, donner du sens, dire sa vie et la raconter, pour savoir, soi, ce qu'on a vécu, pour comprendre le sens de son passage dans le monde coloré et mouvementé, impétueux aussi, pour saisir en soi et dans les autres l'humanité, pour écouter le son qu'elle rend quand elle est parvenue aussi loin qu'il est possible dans l'existence. Seul le récit qu'on en fait permettra de reculer d'un pas, et de comprendre, et de transmettre sa compréhension. Caravaggio est parvenu à ce qu'il est convenu d'appeler le soir de sa vie ; ce soir déploie ses ombres et ses clairs-obscurs, ses derniers éclats de lumière aussi dans le texte. Il s'est placé dans un étrange lieu d'où parler, d'où s'adresser aux hommes, lui qui bientôt ne sera plus de ce monde. Il n'est pas tout à fait dans un autre monde, il est sur le seuil de ce monde. Tel, quand on est sur le départ, on se retourne une dernière fois et on ajoute quelques phrases encore. Il nous dit ce qu'il lui est essentiel de livrer sur son art, sur le lien intime entre lui et le monde, par quoi la singularité d'un artiste est universelle. Car en elle, humanité et création s'entrelacent et tissent un lien profond avec le monde complexe dans lequel nous sommes tous. Son regard est déjà fixé au loin mais il discerne encore des détails qui rendent toute la scène intensément vivante. Bona Mangangu tient cette note tout au long du livre, dans un monologue essentiel et d'un seul souffle. Comme chanté.

    Isabelle Pariente-Butterlin

  • Inlands

    Jean-Yves Fick

    Elle a su voir et capter la profondeur bleue que les glaces donnent à l'Islande, et même l'été, la fraîcheur de ses verts, la densité de ses marrons ; elle a fixé la lumière et pourtant celle-ci semble encore vibrer et se jouer des paysages qu'elle éclaire ; ce sont des ciels, des lacs, des chemins, ce sont des montagnes, des déserts de roches, des chutes d'eau, des souffles de brume, c'est la nature multiple et nue ; et Louise Imagine révèle dans ses photographies que la nature a seulement besoin d'exister pour être belle.
    Entrelacée à ces fenêtres ouvertes sur les paysages islandais, la rêverie poétique et musicale de Jean-Yves Fick trace son sillon, une voix d'abord ténue compose le chant d'un ostinato qui passe de rivages lumineux à des ténèbres insondables. C'est le rythme d'une fugue, la mélodie d'un voyage, l'harmonie de la poésie mêlée à celle de la photographie, et c'est l'origine d'un nous, l'origine d'un monde que ce livre pose là comme un jeu de reflets dans l'eau. Subtil et beau.

    Une version EPUB3 fixed-layout est également disponible. Préférez donc lire celle-ci si votre appareil le permet, elle est faite pour ça et met les photographies et le texte encore plus en valeur !
    Retrouvez également sur la page-livre certains brouillons et notes de Jean-Yves Fick.

  • Cinéma

    Elie Faure

    Élie Faure a eu un rôle décisif, constituer l'art en histoire.
    Et c'est le paradoxe : au moment où on apprend à penser le cheminement et la constitution des formes esthétiques, dans leur rapport au politique, au social, aux civilisations, naît une nouvelle forme technique qui s'affirme d'emblée à la fois comme populaire et esthétique.
    On appelle ça le 7ème art, mais n'est-ce pas qu'un succédané mécanique, lié à des appareils optiques complexes ? Et le caractère populaire, que symbolise au plus haut, dès avant la première guerre mondiale, l'image de Charlot, vient-elle en opposition à nos anciennes traditions d'art, comme le "ceci tuera cela" de Victor Hugo ?
    Le cinéma, dans son bouleversement esthétique actuel, et l'immense rôle qu'il a dans notre formation comme dans le mouvement culturel de nos sociétés, doit apprendre à se penser. Plus tard, avec des monuments comme "L'image mouvement" de Deleuze, ce sera acquis. Mais on sait l'importance par exemple des textes d'Artaud, au moment où le cinéma en relief paraissait une utopie plus accessible que la couleur, et qu'ils étaient quelques-uns à considérer la fin du "muet" comme une renonciation...
    Alors gratitude à Élie Faure, dans une langue magnifique, d'être le premier à considérer Charlie Chaplin, dès 1922, dans cette complexité et cette perspective. Dans les cinq textes qu'Élie Faure consacre au cinéma, deux en 1922, un en 1934, deux en 1937, tout se joue. Charlie Chaplin (mais aussi Zorro ou Shakespeare) traverseront sans cesse ce questionnement qui s'établit sur les plus hautes traditions de l'analyse de l'art, et le savoir musculeux des peintres.
    FB

  • Ils sont quatre, issus de différentes réalités, et ensemble ils vont révolutionner un genre : leur album phare The Dark Side of the Moon en 1973 est un moment de bascule dans l'histoire du rock. Peut-être le début de la fin ? Car rien ne sera plus jamais comme avant après cet opus. Deuxième volet d'une série de fictions sur le rock initiée avec Local héros (2017), Un de ces jours est une plongée dans le bouillonnement collectif et les zones d'ombre d'un groupe devenu culte.
    Piste 1
    Homme de boue
    Piste 2
    La couleur que tu veux
    Piste 3
    Prends ton stéthoscope et marche
    Piste 4
    Voir la lune
    Piste 5
    Gaffe avec cette gratte, Eugène
    Piste 6
    Moutons
    Piste 7
    Un de ces jours (je vais te découper en petits morceaux)
    Piste 8
    En cavale
    Piste 9
    Dommage cerveau
    Piste 10
    J'aimerais que tu sois là
    Piste 11
    Le grand raout du ciel

  • Le troisième numéro de la revue d'ici là est consacré à la musique :

    La musique savante manque à notre désir.

    « Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.
    Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe ! d'un bonheur indicible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.
    Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince.
    La musique savante manque à notre désir. »
    Arthur Rimbaud, Contes, in Les illuminations Publie.net, 2008.

    Sommaire du numéro :

    Jef Aérosol, Félicia Atkinson, François Bon, Mathieu Brosseau, Michel Brosseau, Arno Calleja, Cats Hats Gowns, Anne-James Chaton, David Christoffel, Claro, Sylvain Coher, Didier da Silva, Philippe De Jonckheere, Amélie Delaunay, Alexis Denuy, Aurélien Dumont, David Fenech, Bruno Fern, Nathanaël Gobenceaux, Benoit Guillaume, Déborah Heissler, Kill Me Sarah, Klimperei, Arnaud Labory, Lise N, Dominique Quélen, Julien Grandjean, Mathieu Larnaudie, Jean-René Lassalle, Pierre-Yves Macé, Stéphane Massa-Bidal, Arnaud Maïsetti, François Matton, Olivier Mellano, Pierre Ménard, Matthieu Mével, Jérôme Orsoni, Anne Savelli, Dominique Sorrente, Nicolas Vaisse, Gilles Weinzaepflen
    40 auteurs / 105 pages

  • à propos de Immobilier services...
    Quand je suis arrivé à Civray, Vienne, en 1964, c'est apparu à mes 11 ans comme une ville complète, avec son lycée, son usine, son cinéma, et la grande ville loin.
    Je suis d'une génération qui, à chaque étape de sa vie, changeait de taille de ville : on a vu se construire, tout au long des années 70, les immeubles, le périph, les rocades.
    Peu de ceux de mon âge sont restés à proximité de la ville d'adolescence, et c'est sans doute un fait de société qui n'a pas encore été exploré dans l'ensemble de ses conséquences (même si le travail de géographes, voir L'Homme spatial de Michel Lussault, peut rejoindre le travail d'écrivains comme Pierre Bergounioux).
    On a vu apparaître les supermarchés, le centre de la petite ville se vider. La route de Poitiers s'élargir, alors les jeunes profs venir le matin et repartir le soir. Dans la vieille et sinueuse rue du Commerce, restent des assureurs, des kinés, des marchands d'orthopédie médicale.
    Les hameaux alentours ont commencé d'être vendus : ceux d'aujourd'hui préféraient faire construire, maisons standard dans lotissements qui ne le sont pas moins. Hollandais et Anglais, en prenant la relève, ont au moins sauvé le paysage : dans la rue du Commerce, à Civray, il y a une véritable épicerie anglaise.
    Il y a quelques années, avec le TGV, l'autoroute, le changement des habitudes travail (on bosse trois jours à fond, on revient quatre à la maison), le mouvement s'est inversé : on est des milliers sur ces trajets pendulaires du TGV. Dans la campagne environnant Poitiers, vous trouverez de grands musiciens, de grands écrivains (Alberto M...).
    Long prologue qui restera une exception dans publie.net, mais qui explique l'invitation à Denis Montebello et Jean-Louis Schoellkopf : depuis deux ans (c'était la troisième édition cet été), la ville de Melle invite des artistes à l'investir - merci à Dominique Truco, l'organisatrice. J'ai lu Mécanique de nuit dans le garage Renault, j'ai lu au café du Boulebvard, j'ai des amis au CAT.
    Denis Montebello, lui, s'est invité chez l'agent immobilier, avec vitrine sur rue. Faites un tour sur Internet, comme si vous vouliez acheter une maison : tous ont investi le virtuel, et l'image y a un rôle décisif.
    Que montre l'image d'une maison à vendre ? Ce qui reste à s'approprier. Les travaux à faire. On évite les vues d'ensemble, de voisinage. On vous montre un détail, une lumière : c'est cela aussi, (habiter. Mais elles sont encore chargées de tout cet intime que Rilke nous a fait découvrir dans le Malte Lauridds Brigge : nulle trace qui ne soit pas celle de la vie, même enfuie, sans visage.
    Alors Denis Montebello et Jean-Louis Schoellkopf (voir son site avaient travaillé ensemble : dans la vitrine du marchand de biens, à Melle, les images et descriptifs des (réelles) maisons à vendre étaient pris en charge par des lecteurs de Rilke... On avait accueilli sur remue.net une toute première mouture de la tentative. Archéologue d'autoroute (titre d'un de ses récits chez Fayard), Denis Montebello en applique les méthodes, les étymologies, le vocabulaire à ce présent en suspens, en abandon provisoire.
    C'est ce travail qu'ils ont prolongé. L'objet qu'on présente ici en 150 pages est constitué d'un texte de Denis Montebello (on connaît son travail chez Fayard, au Temps qu'il fait, accompagné de planches d'images de Jean-Louis Schoellkopf : donc non pas l'image illustrant le texte, mais les images recomposant la même interrogation.
    « L'idée de planches à découper et à consulter au fil de la lecture du texte. Je pense qu'il me faudra écrire un mode d'emploi dans la version définitive si l'on garde cette formule. » Je garde l'idée, je vous confie le mode d'emploi !

    FB

  • Le chemin est depuis si longtemps une image de l'écriture qu'elle s'efface souvent sous le prétexte qui l'a fait naître : mais lorsque des auteurs s'emparent littéralement de ce mot pour en faire une forme même de la narration ou de l'incantation, et c'est en retour tout ce qui fonde le chemin comme écriture qui renouvelle notre perception du geste même de nommer, de raconter ; ce mouvement d'appel au monde dans le geste qui voudrait s'en approprier la distance et ce qui la réduit : l'approche du réel.
    Chez Gracq, Simon, Michaux, pour citer des désirs radicalement différents de se constituer en cette image, le chemin est convoqué dans sa force de propulsion, en-avant décisif qui emporte : au-devant le monde avalé par la route sous le pas. Sans doute y-a-t-il, dans cette image, le dépôt du vieux mot de vers - le versus, sillon sur lequel passer et repasser ; et en lui interroger ce mystère où le creuset vertical du sol se fait dans l'avancée horizontale du monde.
    Chez le photographe Olivier Toussaint, dans les montagnes qu'il arpente, le chemin surgit en ligne de crête, se fraie comme des rides sous la main, sans logique véritable, sans direction sûre : seulement dans le tracé qu'on devine, c'est toute la possibilité d'un horizon ou du sens qui se déploie, difficilement, menacée par l'effacement de tout un paysage - âpreté du chemin seulement dessiné par les marcheurs, et parfois, dans l'abstraction de la photographie qui se pose sur un détail, c'est la pierre même qui se change en chemin, la nature sauvage qui oriente le regard.
    Quand s'en saisit Daniel Bourrion, qui travaille sur son site Terres une langue elle-même élaborée en route (et sur son site, on peut d'ailleurs lire les textes comme ils ont été écrits, avec retours, corrections, lettre après lettre, à l'avancée qui la produit), c'est naturel que la photographie et le chemin sont appréhendés d'un seul mouvement, de quelques mots jetés comme la jambe sur la pente. L'articulation de l'écriture et de l'image se situerait bien dans cette tension : se frayer une voie entre deux espaces immenses de solitudes sur un chemin qui en serait à la fois le terme de séparation et ce qui les relie, à gauche et à droite : et au-devant de soi, toute une fin des choses qui s'élancent et qu'on ne cesse pas de ne jamais rejoindre.

    Arnaud Maïsetti

    Olivier Toussaint est né en 1969 à Strasbourg. A l'issue des l'école des Gobelins (photographie), il travaille dans l'image publicitaire puis gère un gîte de montagne avant de partir explorer le monde en voilier durant une année pour réaliser le documentaire « Des milles et des sens ». Revenu sur la terre ferme, il se consacre à présent exclusivement à la photographie.
    - le suivre sur son site.
    Né en 1967 en Lorraine, Daniel Bourrion a publié en revues, en recueils, par actions et par omissions. Après les publications d'Une paupière à la fenêtre aux éditions de l'Estocade en 1998, Pose(s) Café, réalisé en collaboration avec Olivier Toussaint et Jean-Christophe Diedrich en 2000, Répons co-écrit avec le poète Saïd Dib pour les éditions de la Dragonne en 2003, ou encore Chemins du vagabond publié aux éditions de l'Arbre en 2004, il migre actuellement vers le tout-numérique et, entre autres, assure une permanence sur le Net par ses Terres... qu'il conçoit comme un atelier à ciel ouvert. Ses derniers textes longs (Incipit, 2008 et En ce soir, 2009) sont disponibles sur publie.net.

  • On se demande d'où vient le tondo. On en a peu en tête : la vierge à la chaise de Raphaël avec ses manières, un triple autoportrait de Johannes Gumpp, un Michel-Ange. On pense aux oculus perçant aux rotondes un morceau de ciel infini et à ces décors peints imitant ces mêmes percées dans des raccourcis audacieux. La chambre des époux de Mantegna, à Mantoue. On pense à ces miroirs flamands courbant le monde dans leurs reflets. Et incidemment au visage de Méduse dans le poli du bouclier de Persée.
    Sans doute les tondi de Scanreigh conservent-ils ces échos multiples puisés dans cette histoire subjective dont les peintres accompagnent leurs audaces. Autant qu'ils évoquent plus prosaïquement quelque chose d'un siphon ou de ces plaques ou coupelles dans lesquelles frayent les bactéries à l'aplomb des lentilles du chercheur.
    Quand Armand Dupuy évoque à propos de la peinture de Scanreigh un « dos », « fatras sans nom, boule marécageuse, falaise ou bête féroce », on est tenté de bricoler pour soi une image de méduse, une face qui grouille prise dans la confusion du reflet courbe d'un bouclier à l'image du monde qu'il clos sur lui-même : Une image pétrifiante, aveuglante, excédant les mots que l'on voudrait tendre pour s'en saisir.

    J. Liron

    Si sur les cartes anciennes, la représentation du monde prend la forme circulaire d'un tondo, c'est peut-être parce que tel était le point de vue évident de la totalité : le réel dans sa nudité offerte, coupe latérale d'une terre exposée dans un déroulé circulaire ; aujourd'hui, ce que nous propose le globe vise moins une objectivité qu'une suppression du point de vue...
    Et quand on retrouve le geste du tondo, qu'est ce qui décape tant le regard ? Qu'est ce qui change dans l'appréhension qu'on a de cette forme, et du monde en regard ?
    Dans le tondo, on embrasse immédiatement le point de vue d'une verticalité supérieure, englobante ; perspective en surplomb qui ne peut être que celle d'une transcendance irradiante. Malgré moi, cela m'évoque les vers de Manset, pour Bashung : « À voir le monde de si haut / Comme un damier, comme un légo / Comme un imputrescible légo / Comme un insecte mais sur le dos ».
    Cette vision retournée, ce dos exposé et mouvant, surpris presque dans ses déplacements, c'est précisément celle de ces tondi - mais le coup de force de Scanreigh résiderait précisément dans cette volonté de neutraliser l'objectivité : en contournant la figuration totalisante, on assiste à une sorte d'immanence sans origine, sans point de vue - de là le silence que ces toiles nous impose ; silence si profondément et justement interrogé par le texte d'Armand Dupuy qui rejoint, via Beckett (et peut-être Blanchot ?) le désastre d'un regard qui nous adresse en retour un innommable irréductible : le bruissement d'un monde retourné, à la fois exposé et retranché, tout en même temps délivré et déchiré.

    A. Maïsetti

    Armand Dupuy, né en 1979 à L'Arbresle, près de Lyon, a collaboré à de nombreuses revues et publié plusieurs textes poétiques, notamment distances et dehors / hors de / horde (2008), en avant les et 9'32/Pollock (2009) aux éditions publie.net. Les paensements d'Arrière-arrière-grand-maman a été publié en 2009 chez Animal graphique et L'évidence feuilletée d'un monde et être et sont à paraître aux éditions Nuit Myrtide et la Rivière échappée très prochainement. Il a également fondé les éditions Mots Tessons.
    Jean-Marc Scanreigh, né en 1950, est peintre, dessinateur, graveur et éditeur de livres d'artiste. Il collabore avec de nombreux auteurs comme en témoignent les catalogues raisonnés édités par la bibliothèque de Lyon en 1988 et « Livres à l'envi » par Mémoire Active en 2004. Une monographie sur sa peinture, « Pour un Scanreigh historié » avec un portrait littéraire de Jacques Jouet est édité par le même éditeur en 2008. Scanreigh vit actuellement à Nîmes où le Musée des Beaux Arts l'a invité en 2009 à investir la rotonde pour une exposition consacrée à ses tondi. La Bibliothèque du Carré d'Art présentera en 2011 une rétrospective de son oeuvre gravé.

  • Présentation sous forme de cut-up d'échanges de mails avec l'auteur :
    Ecrit en 2 jours (16 / 17 novembre 2008)
    Pollock est debout.
    Obsession terrible. Notes notes notes notes pendant deux jours. Au final j'étais minable. La loco : pollock, pollock, pollock.
    Fallu aller au bout pour taire.

    Alors voilà j'ai essayé froidement, et à peine déjà au bout de 2, 3 pages, j'étais ému à nouveau, comme lors de la première lecture. Quelque chose du geste magique, un geste lâché ?
    Bien sûr c'est Pollock, et pour moi ça cause, mais je ne cherche pas à comprendre : ça me touche, pas grand chose d'autres à en dire.
    Rares sont les livres que je lis d'une traite, mais là j'y suis allé jusqu'au bout, facilement, porté.
    Par exemple, la page, centrale,
    Et c'est versant sa grolle que Pollock se révèle. C'est stupide. Le geste de verser verse Pollock. En versant sa grolle, toute l'usure de sa grolle, Pollock se verse dans mes yeux, c'est simple.

    C'est Pollock et ce n'est pas tout à fait Pollock...

    c'est au-delà ou en deçà, dans un dedans de langue qui s'ivre.
    "Pollock", et ce mot se remplit, puis se vide, se pollock encore et bien plus, perd substance comme mot infiniment répété en se remplissant.
    Des sortes de petites "fictions" : soixante-sept.

    "Fictions" car Pollock c'est aussi la somme de toutes les figures qu'il laisse passer par sa figure. Aussi parce que fiction, c'est ce qu'on a de plus vrai, de plus intime et qui nous échappe tout à fait. Pollock est venu foutre un coup de pied dans ce tas-là.
    La fiction, nous n'avons que ça de vie. Nous vivons dans un tissu de scénarios complexes. Des histoires qu'on se raconte, projets, fantasmes, etc. De toute façon, dès qu'on ouvre la bouche, on passe dans la fiction. Voilà, je crois que j'ai pigé pourquoi pendant très très longtemps je n'ai pas parlé. Je ne pouvais pas supporter ce passage.

    Armand Dupuy, une langue souvent dans la peinture, compagnonnage qui semble dater, voir par exemples son dehors / hors de / horde et son Distances. A rapprocher d'ailleurs, même époque et même mouvement peut-être, du Robert Frank de De Jonckheere ?
    9'32 c'est la durée du film de Namuth en 1951 dans lequel on voit Pollock peindre avec les gestes, et l'énergie, courbé, la tension sur les grands formats au sol, dehors, ou dans les autres films, dans la grange.
    Mais sans tout révéler, c'est aussi le film dans lequel on voit Pollock qui verse sa grolle et de laquelle grolle tombe un truc. Grosse pièce de monnaie ? Ou bout de ferraille ronde qui tourne au sol ou peut-être une toupie, un tournevis, une clé de 12, sa montre à gousset, le capuchon de la caméra de Namuth (on n'arrivait pas à remettre la main dessus), un bouchon d'un petit pot de confiture... un petit bouchon d'un petit pot d'acrylique bon marché pour peintre en bâtiment du dimanche ?

    Pollock, 1947 : On the floor I am more at ease, I feel nearer, more a part of the painting, since this way I can walk around in it, work from the four sides and be literally in the painting.

    Armand Dupuy ne l'a pas inventé.

    Juste ce truc obsédant. C'est là que Pollock est venu faire le boulot.

    Là le noeud minuscule, l'impulse qui a emmené sur le glissoir d'écrire. Deux jours non stop...
    Allez on écoute, on laisse couler, on prend le temps de laisser "écouler" ce mouvement là. Celui de Pollock ?


    fred griot

  • D'abord, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, laisser Philippe Rahmy se présenter seul (vidéo, 12'). On sait aussi qu'il est un pilier fondateur de remue.net, où il propose ses Chroniques d'incertitude.
    S'il faut autre départ, alors Jacques Dupin, extrait de sa postface à Mouvement par la fin, Cheyne, 2005 (repris dans M'introduire dans ton histoire, POL, 2007] :
    mouvement à rebours de l'écriture qui commence à l'instant de la mort pour remonter le cours de l'éclat et de l'éclatement d'un corps harcelé par les attaques d'un mal inflexible. Mouvement par la fin, une fin de non-recevoir qui, s'écrivant, se donne et se projette, appréhendant l'issue que le mouvement appelle en la révoquant - et dont il procède par le par qui l'enjambe et qui la dénie [...] Journal anachronique, échardes arrachées au corps souffrant, étincelles dispersées dans l'air.
    Architecture nuit date de 2001, juste avant l'écriture de Mouvement par la fin. Ce texte est resté inédit : mais c'est par lui qu'a surgi l'affrontement. On pourrait dire que sa lecture est réservée à celles et ceux qui ont lu Mouvement par la fin puis Demeure le corps (qui devait s'appeler Demeure la mort). Au centre d'Architecture nuit, le même corps dans l'affrontement de souffrir, l'immobilité et les figures grimaçantes de la perte absolue derrière les outils technologiques de la prise en charge.
    Mais le chemin de Rahmy pour conquérir son propre et central affrontement était celui de la ville : le texte ci-dessous s'organise par rues et par chambres, inclut des rapports, des commentaires, s'échafaude en fictions, notices nécrologiques et même une radiographie, une dissolution-recomposition permanente de la langue dans ses registres administratifs, voire des chiffres. On y joue géographiquement et littéralement avec Poésie : de Jacques Roubaud.
    Avec un texte comme Architecture nuit, le projet publie.net trouve peut-être sa propre instance de légitimité : l'atelier de l'écrivain, son chemin, sa matière (pâte langue, dirait un autre). Le voici à disposition.

  • Ce qui serait la preuve que publie.net rentre dans une phase adulte du site, c'est ce texte : Distances.
    Ecrit par un poète lyonnais, il suppose - parce que poésie en acte, en travail, renvoi des mots vers le monde, retour du monde sur la langue, qui se disloque, se recompose, assaille - une mise en page qui intègre l'écran, la tourne, qui interroge le temps où soi-même on est happé à ces mots, et par où ils vous emportent au travers même de l'interface technique (ce que le livre était aussi) : travail dans les deux sens, du texte vers l'intérieur de soi-même, et le silence, et le chuchotement ou le cri, travail de soi vers ce que le texte montre, le monde inatteint, inatteignable.
    Âge adulte pour publie.net, parce qu'il s'agit d'un auteur lui-même tenant sur Internet un blog : tessons, où la langue se risque au quotidien, aux images, à la lecture critique. Et qu'on peut sur le blog d'Armand Dupuy accéder directement à ses textes sur publie.net : le choix pour nous tous de travailler en équipe, de constituer avec chaque auteur un parcours.
    Âge neuf puisque la mise en page (est-ce que le mot est pertinent ? j'aurais presque dit l'activité lecture) est proposée pour publie.net par Fred Griot, non seulement ils ont travaillé en binôme, celui qui écrit et celui qui met en page, mais ont repris le premier texte en ligne d'Armand Dupuy, dehors / hors de / horde, qui nous faisait entrer dans les prisons de Lyon, où la langue qui s'y joue.
    Âge neuf, puisque le travail du poète et le travail des peintres ont toujours interféré. Et que l'outil numérique permet, en très grande simplicité, de porter ce même risque à la surface du texte - qui ici est accompagné, ou se rejoue, avec des peintures de Barbara Schroeder, Anne Slacik et Aurélie Noël. Avec des liens interactifs dans le PDF qui vous emmèneront du texte vers les univers des artistes.
    Un grand merci donc à Armand Dupuy et Fred Griot : on l'impression que l'importance de certains textes, en dehors de leur propre démarche et conquête de langue, c'est ce qu'ils déportent ou multiplient pour l'ensemble des autres, et le support par quoi ils nous adviennent...

    FB


  • "Retards, courses, attentes, désespoirs, arrachements, départs, on sent, bien sûr, en arrière-fond, en arrière-monde, tous ces temps-morts, tous ces gouffres possibles au-dessus desquels le regard danse et trouve des éclats de lumière à retenir, qu'on n'aurait pas cru possibles, qu'on n'aurait pas imaginer. Nous ne sommes pas dans un décor. La vie est là, avec sa palpitation qu'on sait tragique dans les volutes sombres d'un nuage d'orage qui ne manquera pas d'éclater. Des fontaines citadines et urbaines lancent leur eau qui va retomber, qui ne retombe pas. Pas encore. Et cette suspension peut durer tant qu'on regardera l'espace de la représentation." (Isabelle Pariente-Butterlin, postface à "L'Instant T").

    Et si le livre numérique était une formidable opportunité pour les photographes ? Non pas comme simple constitution d'album, mais mise en perspective, organisation du voyage.
    La possibilité de respecter magnifiquement les images, mais bien plus qu'un album : ici, c'est la photographe elle-même qui propose de brefs textes qui sont une scénographie de l'imaginaire, villes, paysages, mers.
    Isabelle Pariente-Butterlin parle dans sa postface des techniques (usage de pellicules périmées, pour cet étonnant travail d'un surgissement de présence) et de la démarche : "Ce ne sont pas des images que nous donne à voir le regard de Louise. Les images entretiennent avec le monde une extériorité un peu froide. Et très distante. Louise imagine la palpitation même de la vie et parvient à l'entendre, dans les pas qui bercent un enfant. Ce ne sont pas des images : ce sont des instants, dans lesquels revenir."
    Très fiers d'inaugurer avec "L'Instant T" la collection photographies de publie.net, "Horizons", sous la direction de Louise Imagine. Création graphique originale : Gwen Català pour publie.net.
    FB


  • Là-bas je suis allé là-bas, pour voir, ai vu : plein champ, hors champ, lignes et courbes, de bout en bout. J'ai vu Sarajevo, laquelle ? J'ai vu j'ai vérifié, la carte ne quittait pas mes mains, pliée dépliée sans cesse. J'ai vu Sarajevo, laquelle, Sarajevo, a vu [la guerre]. [la guerre] moi je ne sais pas, pas vu : ai cru lire, parfois, en braille, [la guerre] aveugle, ai cru déchiffrer tâtonnant, déduire de l'eczéma des murs. [la guerre] j'ai entendu tonner son assourdissant silence, d'après l'assaut et son bruit total, silence d'après qui va avec. Plein champ hors champ, le silence vit dans les photos, rampant parfois dans les marges - fait une traînée grasse dans l'espace, autour.
    La ville elle vue, en 2004, elle vit sa vie : quotidienne/fanfaronne/ quincaillière/bricoleuse, chamaillée. Selon son cours ordinaire d'avant neige imminente. La ville elle bouine, joue. S'en fout pas mal, moi et mon oeil notre, mouvant, biais (c'est la gêne). [la guerre] là-bas ça fait dix ans, là-bas on fête l'enfance : eux les seigneurs, enfants qui jouent, leur rire résonne, partout, limpide. Et moi nous on y marche mêlé, traces mêlées comme du sang échangé,marche à travers Sarajevo, qu'on croit lire qui sitôt s'efface. Allés y foutre quoi, Sarajevo 2004 : comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. Sarajevo, avant-poste d'incertain réel, contamine contaminera (les ruines présagent) : allés peut-être apprendre, lire dans son passé marqué, un peu de quoi dira notre futur : ce que je vois je le revois, je marche ensemble dans l'informé, toutes extrémités tendues à se rompre, à battre l'air pour démasquer, démasquer qui : huit lettres.
    Derrière les signes, alors.
    Voir l'envers de l'image, tenter.
    Pour voir.
    GB

    Un travail important, parce qu'il ne s'agit pas d'aller photographier l'autre : c'est notre ville, c'est toutes les villes, c'est habiter la ville. Et la violence, là-bas déchaînée, atteignait le sol de vieille Europe, le nôtre, et d'ailleurs c'étaient nos avions, au-dessus, et c'est notre temps au présent. Rien d'une menace loin.
    La parole (à cause de cette incise, dans le texte : La guerre parle......... de Guénaël Boutouillet scrute ces parcelles d'espace et ces gestes d'homme, la photographie s'interroge en permanence sur sa légitimité à traquer le beau, à justifier de sa curiosité, si elle n'est pas d'abord sur nous-mêmes.
    Dans la démarche de publie.net, il s'agit d'ouvrir le site à ces réflexions en acte, et utiliser l'ordinateur pour s'y glisser, comme nous le faisons en permanence dans nos recherches et navigations. On donne ici la propre mise en page des auteurs, ce qu'ils ont voulu graphiquement du rapport texte/image.

    FB

    Guénaël Boutouillet vit à Nantes, il est membre actif de l'équipe remue.net, qui a accueilli de premières mises en ligne de ce travail.
    Et fiers d'accueillir dans cette collection Alexandre Chevallier, dont le travail et le site sont comme un indicateur sismique des fissures du monde...

  • Le film est une ville de signes, de formes, de lumières, il n'est pas impossible que s'y déroule dans l'image une vie où entre en jeu ces éléments. Mais ce n'est pas là ce qui me charme dans l'hypothèse du film. Je suppose que celle-ci constamment va naître, est née, va mourir, est morte : qu'elle est un enchevêtrement maniéré de tombes et de berceaux.
    Éric Rondepierre (extrait)
    Qu'est ce qui demeure dans une image quand on la prive de mouvement ? Et qu'on la garde, ainsi déplacée dans l'immobile d'une page, récit coupé du monde ? Qu'on la regarde enfin, et qu'on l'écrive, dans l'espace manquant entre le film et ce qui lui donnerait sens ? Le travail de Rondepierre, en décapant les formes mortes du film, prélève et travaille l'image du cinéma non comme une image prélevée seulement, mais manquante : manque du film autour, manque de l'image qui pourrait achever le film (le mettre à mort).
    L'Hypothèse que propose Rondepierre à la collection Portfolio de publie.net (et c'est pour nous marque de confiance et d'encouragement que nous fait l'artiste en confiant ce travail à cette jeune collection) est traversée fulgurante à la fois d'un travail personnel entrepris depuis près de vingt ans, et traversée diffuse de ce qu'on aimerait nommer histoire(s) du cinéma, si le titre n'avait pas déjà été celui utilisé il y a quelques années par Godard. Traversée non pas latérale, mais en profondeur, dans les entrailles de ce qui fait l'image et défait le récit cinématographique : le montage, la ligne, le mouvement. Traversée non de son histoire, mais des histoires que dépose chaque image d'un film qui dirait l'histoire même de l'origine de l'image. Traversée de chaque image, fouillée, éventrée, creusée d'autres images sans doute, dans l'excédent apporté de la griffure ou de l'exposition : creuset multiple des morts et des renaissances qui peuplent l'image.
    Sur un espace court et puissamment dominé, ce que l'artiste traverse également, c'est son propre regard devant l'image cinématographique, et c'est l'écriture qui en retour recueille ce regard pour l'écrire littéralement, déterminer ce qui, entre le regard et l'image manque aussi. Si on a voulu que cette collection joue l'articulation d'un travail plastique et d'un travail d'écriture, Eric Rondepierre travaille précisément la plasticité de l'écriture dans les réseaux secrets constitués entre chaque page, et l'écriture de l'image dans ce qu'elle peut raconter, isolément.
    L'hypothèse d'un manque à partir de laquelle se construit cette traversée est le levier quasi-hypnotique qui conduit autant l'écriture que la lecture : ce qui manque, c'est toujours ce qui achèverait le tout ; le film qui manque, c'est celui qui reste à faire, celui qui donnera sens à ceux qui ont été faits, celui qui achèvera l'origine autant que la fin. L'hypothèse : et si ce manque était toujours ce mouvement qui donne naissance à l'image, et si la traversée (de l'écriture, de la lecture) était ce geste au-devant du manque pour le maintenir à l'état de manque, c'est-à-dire finalement, d'appel ? Évocation trouble et mouvante, peut-être, de ce que disait René Char lorsqu'il écrivait « Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir ».

    Arnaud Maïsetti


    Artiste et écrivain, Eric Rondepierre à réalisé de nombreuses expositions en France et à l'étranger et publié plusieurs livres aux éditions du Seuil (Placement, La nuit Cinéma), Léo Scheer (Toujours rien sur Robert, Carnets) et Filigranes (Contrebandes, Apartés, Moires) notamment. Son travail est présent dans les plus prestigieuses collections internationales, le Moma New York, le Centre Pompidou Paris, le FNAC et à inspiré de nombreux textes et articles de la part d'auteurs tels que Daniel Arasse, Jean-Max Collard, Bernard Comment, Hubert Damisch, Catherine Millet ou encore Marie-José Mondzain. Il enseigne à Paris 1 depuis 1996.
    Attiré dès ses années de formation autant du côté du texte que de l'image, comédien, performer, c'est au début des années 90 qu'Eric Rondepierre commence à explorer les « angles morts » du dispositif cinématographique extrayant des photogrammes prélevés à la continuité fugace des séquences pour les donner à voir comme un monde caché du film. Rapidement cette activité se double et se complète de celle d'écrire : les livres d'Eric Rondepierre, mêlant la fiction à l'autobiographie et revenant avec insistance sur ses obsessions de plasticien, accompagnent et prolongent l'exploration de sa vie un peu comme on tâte dans l'obscurité les parois d'une pièce pour s'en figurer les volumes. Dans L'Hypothèse, livre réalisé à l'invitation de Publie.net, « L'auteur s'arrête quelques instants sur vingt ans de production photographique et contemple son oeuvre. Une sorte de traversée narcissique du miroir qui est aussi une plongée à l'intérieur d'un film qui manque. »

    Jérémy Liron


    Site personnel de Éric Rondepierre
    Présentation de l'artiste sur le site du CERAP de l'Université Paris 1

    échos de ce livre sur internet, avec les retours de :
    Erwann Perrin, sur Paris Photographies
    Muriel Berthou Crestey, sur Vite vu, le blog de la société française de photographie

  • La relation des poètes aux peintres est complexe: certes pas un artiste d'un côté, et un artisan du langage à son service de l'autre.
    Les peintres qui bousculent la règle du jeu (et quelle période plus riche et plus sismique que ce tout début du XXe siècle, avec Picasso, Braque, Juan Gris, Léger, Duchamp...) provoquent d'abord le refus des bien-pensants. Il s'agit pour la langue de venir justifier cette rupture, analyser ce défi neuf à la beauté.
    Mais les poètes sont des silencieux, loin de la reconnaissance publique des premiers. La novation radicale d'Alcools est contemporaine de ces textes : comme Baudelaire dans ses textes sur Constant Guys ou Delacroix, comme Ponge dans son Atelier contemporain, il s'agit aussi, pour le poète, de définir les règles neuves qui valent pour son langage.
    Et cela touche à la représentation, à l'organisation du tebleau. Cela touche à la singularité des êtres (merveilleuse et étrange figure du Dounaier Rousseau quand il surgit dans ces pages, ou la capacité à reconnaître ce qui germe chez Duchamp).
    Dans ces deux textes, Sur la peinture, et Peintres nouveaux, plus tard rassemblés parmi les Méditations esthétiques, Apollinaire nous donne une leçon concernant la rupture même, pour l'art, et pour la société.
    Et c'est un bonheur qui résonne loin au-delà des peintres que - le tout premier - il reconnaît et analyse.

    FB

  • 20 photographies

    Alain Bonfand


    Je résume : là où l'on attend un mur, la paroi, le pan d'un édifice, s'impose l'édification du végétal, et le tronc du sapin est le pilier autour duquel ce mur vert s'organise, mais il est aussi le pilier qui tient l'image. Il travaille architectoniquement à l'intérieur de l'image, mais d'abord, avec et selon le cadre. Oui, au sens propre du mot il « tient » l'image. Le poteau d'angle en maçonnerie assure de son côté la délimitation du cadre (il me vient aussi à l'esprit qu'il donne étrangement une mesure, une échelle à ce qui est montré là, il est un élément d'architecture au sens réel du mot, au même titre qu'un immeuble le serait, et contribue à ce que s'impose dans l'image, cette paroi végétale, soit précisément si imposante). Par ailleurs, la partie droite de l'image, laissée vide, redouble le paradoxe : c'est le vide qui assume la solidité du cadre, et fait entrer et tenir cette paroi végétale dans l'image, en la tenant à la façon du cadre d'un tableau : mais là un seul bord suffit, à partir du moment où la verticalité est scandée par le tronc-pilier que j'évoquais. Il faut donc des fondations à cette image, et le trottoir et la barrière endossent ce rôle.
    Alain Bonfand (extrait)

    Parmi les mutations qu'Internet a produit ou provoqué, les plus profondes sont souvent les moins immédiatement perceptibles - dans le champ des arts, ce serait à la fois la mise en relation des travaux et la mise en tension de leurs échanges sans hiérarchisation de l'image et des textes qui voudraient s'en saisir. Les travaux de plasticiens non seulement deviennent facilement visibles, mais radicalement visibles, par expositions sur la Toile des évolutions de la démarche, des séries depuis le projet jusqu'à leur terme jamais finalement épuisé. À la fois galerie et atelier, c'est cette ouverture qui nous est donnée et qu'il nous faut, non plus seulement recevoir, mais penser.
    Ce qui est nécessaire en effet, c'est de refuser le cloisonnement ancien des pratiques - de mettre en relation le travail sur la langue et le travail plastique sur la matière. Le Net engage précisément une mise en relation des travaux sans se préoccuper ni de la nature intrinsèque de ceux-ci, ni de leur prétendue hiérarchie. Pictura et poesis donc, dans le même souci de s'emparer de l'un et de l'autre, et l'un par l'autre, non pas pour réduire et annuler leurs spécificités, mais pour interroger les pratiques, faire circuler les énergies, produire des relations par flux d'intensités nouvelles.
    Parce que les arts plastiques, graphiques, photographiques ou picturales nous apprennent plus qu'à voir le monde : à le dévisager, l'envisager sous des rapports qui le renouvellent, l'approfondissent, et l'élargissent, l'écriture apprend peu à peu en retour à produire une langue neuve à l'épreuve des territoires que ces arts arpentent.
    Le parti pris de cette collection est de confronter un travail plastique à un texte qui voudrait, sans souci d'illustration, le prendre en charge - charge d'énergie, ici encore. Refusant l'illustration ou l'explication, les textes qui s'affronteront aux images, voudraient seulement interroger de l'intérieur les possibilités du regard du plasticien, dans sa tâche de désignation du monde, de révélation chimique du réel : double charge de nomination.
    L'enjeu est évidemment double - donner à des artistes la possibilité de montrer leur travail dans un contexte politique et économique qui leur donne de moins en de moins de place, alors que la production plastique nous est de plus en plus vitale ; et permettre plus qu'un dialogue, une véritable mise en relation des langues et des regards, en frères.
    Le premier livre que la collection portfolio de Publie.net propose est un travail photographique du jeune plasticien Lukas Hoffmann, auquel le philosophe Alain Bonfand répond, littéralement par une lettre adressée à l'artiste, et que nous reproduisons ici. Cette lettre se clôt en toute simplicité et évidence par l'amitié qui signe en quelque sorte autant les propos de A. Bonfand, que la nature de cet échange - amitié d'un travail qui exige de l'autre à se porter à hauteur du regard, amitié de la relation produite dans et par l'oeuvre lue, comme par emprunt de ce regard qui rehausse le monde à nos yeux.

    Arnaud Maisetti

    Si le travail photographique de Lukas Hoffmann peut sembler attelé à l'ordinaire du paysage, et encore ce qu'il y a de moins remarquable dans la périphérie morne des villes, et si on peut d'un oeil rapide considérer ses images comme de simples documents témoignant de cette réalité là, des banlieues enfrichées, cette apparence ordinaire cache une singulière acuité de regard.
    A les observer plus sérieusement, ces photographies sont tenues par une vision précise, une très subtile architecture de l'image, une sobriété franche. Et sans doute l'artiste ne pourrait dire autrement qu'en les faisant ce qui sous-tend ces images, ce qui préside à la prise de vue, ce qui s'opère au tirage : peut-être on ne peut pas dire qu'il a voulu ou préféré un motif à un autre, il serait plus juste d'écrire, à l'instar de ce que dit Picasso pour lui-même, que « le hasard est venu au devant de lui et que l'habitue à fait le reste », que « les yeux attrapent ce qu'ils rencontrent au passage ».
    C'est que ces choses là sont ténues, de l'ordre de l'incernable. C'est avec prudence et humilité qu'Alain Bonfand s'est alors penché sur les photographies de Lukas Hoffmann, avec ses outils propres que sont ceux de la phénoménologie mais se prévenant de toute surcharge théorique. On le voit passionnément entraîné dans l'analyse, avide de comparaisons et respectueux de l'oeuvre en même temps, y retrouvant précisément des préoccupations qui lui sont propre et attentif cependant à ne pas y installer tout son campement, à ne pas parler par-dessus l'oeuvre. Retrait touchant qui n'empêche pas la pertinence et l'acuité de ses remarques.
    Dans cette lettre l'aîné s'efface pour, aux côtés de l'artiste, réfléchir cet objet éminemment énigmatique qu'est une oeuvre aux prises avec le réel.

    Jérémy Liron


    Né en 1981 à Zug (Suisse), Lukas Hoffmann s'est formé à la photographie à la Haute Ecole d'art de Lucerne et à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il vit et travaille actuellement à Paris. Il a participé à plusieurs expositions personnelles et collectives en France et à l'étranger.
    Docteur en histoire et en philosophie, Alain Bonfand enseigne l'esthétique et la théorie des arts à l'école des Beaux-Arts de Paris et collabore à l'école doctorale « Langages et concepts « à l'Université de Paris IV. Ecrivain et théoricien, il a publié plusieurs essais, monographies, récits et romans.

  • Le huitième ouvrage de la collection portfolio (en un an d'existence) présente quelques aspects du travail du peintre Philippe Agostini : des toiles, en atelier ou en exposition, et un texte de Jérémy Liron qui les mettent en perspective. Si les tableaux parlent pour eux-mêmes, possèdent une évidence qui échappe autant à la figuration qu'à leur description, l'échange qui se noue entre J. Liron et les oeuvres de P. Agostini tient autant d'une interrogation sur la nature de ce travail que d'une relation à elle, relation critique et, faut-il le dire, affective.

    C'est qu'il s'agit ici de deux peintres, et que le regard porté par Liron est nécessairement celui d'un artiste plongé aussi dans ce travail avec/contre la matière, la ligne, la figure - de là le frottement de deux regards (l'un regardant, l'autre regardé : mais selon quel point de vue ?) qui font fonctionner la peinture comme pratique, et non pas seulement comme objet clos, discipline définitivement énoncée par ceux qui se prétendent seuls dépositaires de son histoire.

    Ainsi le texte, travaillant de l'intérieur la question posée aux toiles (ou élaborée par elles), dépasse-t-il de loin le strict cadre qu'il se donne au début pour traverser, à travers Agostini, un questionnement plus global sur la nature du geste pictural : c'est alors toute une puissance du signe peint qui se donne lire - une tentative de généalogie sans origine de la figure, en tout cas, sans origine déterminée, puisant dans l'origine mouvante, archétypale, immanente, tout un foisonnement de lignes surgies pour celui-là même qui les composent. Ce qui se dessine deviendrait à la fois une confluence entre jonction des origines et appel à l'inconnu au-devant de soi : sujet plié dans la matière qu'il constitue, qui le constitue.
    Si Jérémy Liron appelle à lui la pensée, décisive sur ces questions, de Deleuze, c'est à Michaux qu'on pense aussi - cette épaisseur de signes indéchiffrables dont on se met en quête et qu'on ne fait que prolonger, vie dans les plis.
    Jérémy Liron, au centre de son texte, rencontre la figure du noeud pour rejoindre les toiles de Philippe Agostini : le noeud comme notion propice à nommer ce qui se joue dans le rapport à la toile et au monde qu'elle envisage - et à notre tour, lecteur, de considérer le noeud de cette relation, de se placer dans ce noeud-là du livre, entre une écriture et un geste, celui de nommer et celui de peindre, sans que l'un ne préexiste à l'autre.

    Arnaud Maïsetti

  • Artiste

    Auguste Rodin

    Reproduire par la statuaire, oeuvre fixe, un homme qui marche : rien à voir avec ces photographies qui déconstruisent le mouvement. Fixer par le marbre ou le bronze l'abstrait qui nous aide à affronter le réel : l'idée, la pensée. Théâtraliser un groupe, sur une toile ou via le bronze, pour que la peinture ou la sculpture devienne narrative.
    Et les modèles : ces nus qui déambulent librement dans l'atelier de Rodin. Et les ateliers eux-mêmes, ces trois lieux mystérieux et lui qui passe de l'un à l'autre.
    Et ce qu'on trouve, à travailler sur deux mains, ou la courbure d'un corps.
    Et le statut de l'artiste, le rapport au laid, le rapport à la poésie - même lorsqu'il s'agit d'aller mouler au plâtre le cadavre de Victor Hugo.
    Rodin est un titan. Mais lorsqu'il est au restaurant avec Bourdelle et Despiau, c'est le rapin qui resurgit. Rien de plus têtu qu'un sculpteur. Ils savent leur discipline, et démonter un antique, ou Michel-Ange, ou ce qu'ils doivent à Houdon.
    La façon dont s'y prend Paul Gsell, en 1912, pour pousser Rodin à cette simplicité à la fois dure et radicale en a fait un grand classique des livres d'art. Un artiste, c'est moins utile qu'un "usinier" ou un ingénieur ?
    Pas une ligne ici qui ait pris une ride.

  • Pas possible de ne pas inviter Jean-François Paillard dans l'aventure publie.net : il est depuis longtemps à cette croisée où l'écriture se mêle d'Internet (son site territoire3 est un classique !), proposant tout un ensemble de matériaux vidéo aussi bien que ce qui fait sa marque d'auteur : acide critique de la consommation de masse et des usages de société au temps de la pub dominante.
    Site qui reste une des plus étonnantes proliférations virtuelles : entretiens, articles sur le nylon ou sur le rôle de l'artiste, banques de sons, performances vidéos, voyages, vitrine régulièrement renouvelée - ses activités parallèles dans le monde de l'économie et de la presse lui permettraient un périscope favorable ? Ça n'explique pas la littérature.
    C'est cet alliage dans lequel nous sommes tous au travail, et qui emmène Internet aussi bien vers ces continents d'images que des tentatives fictionnelles ou fantastiques, ainsi récemment ses Le saviez-vous ? Images de bêtes.
    Mais le site avec les livres : Jean-François Paillard - qu'on peut entendre lire ici sur remue.net - a publié trois livres dans la collection de Sylvie Gracia aux éditions du Rouergue - voir ainsi Pique-nique dans ma tête ou Un monde cadeau que cette Plus belle piscine du monde vient prolonger...
    Alors merci à lui de permettre ce soir à Tom Cruise (Junior) de participer lui aussi à publie.net.
    Qui de nous, arrivant en avion au-dessus de Marseille où habite Jean-François Paillard, n'a pas été surpris du damier bleu de ces mini-piscines individuelles (et les marchands qui les exposent comme des cercueils à la verticale aux abords des villes), comme si la piscine était un attribut essentiel, bien plus que la bibliothèque désormais, de la condition bourgeoise en société de loisir.
    Attribut social, mais dans sa fonction symbolique un rêve de transgression que Nathalie Quintane avait exploré en son temps (avec piscine aussi) dans son Saint-Tropez. Alors, à se lancer dans la description des plus belles piscines du monde, c'est un trait direct de la banlieue de Marseille à la critique de la mode, avec cinéma et couturiers, rêve américain et logique du corps.
    De Jean-François Paillard (qui livre le texte avec 5 photographies personnelles), non, vraiment on n'en attendait pas moins. À vous le plaisir.

    FB

    - Livre mis à jour en septembre 2013 sous le titre "La plus belle piscine du monde", revu et corrigé, avec images de l'auteur.

  • Le projet de la collection obéit depuis le début au désir de confronter le travail d'un plasticien avec celui d'un écrivain : jouer l'articulation d'un regard avec la parole ; prendre le parti du frottement contre celui de l'illustration, dispositif de circulations au risque de la porosité, et faire naître des hasards les plus belles correspondances.
    Le travail que nous proposent l'écrivain Laurent Herrou et le photographe Jeanpierre Paringaux possède pour lui l'évidence d'une telle correspondance, parce que leur projet y est ici de part en part, et depuis quelques années, échange. Si chacun possède ses singularités, leur articulation joue l'un pour l'autre, en diffusion : les deux artistes travaillent l'un avec l'autre, c'est-à-dire aussi l'un contre la forme de l'autre, miroitement intense de l'image sur son écriture, et de l'écriture en regard de l'image.
    Journal tenu lors d'une résidence à Bruxelles - la ville devient la plaque impressionnante où se réfléchit cette articulation : de la ville, on dira peut-être qu'elle finit par devenir le lieu de la rencontre, en point de fuite qu'on n'atteindra jamais. Est-ce que l'image est l'espace projeté dans lequel les textes se recueillent en précipices intimes ? ou leur conscience même, l'intériorité de ces fragments de journal, qui disent au jour le jour les lectures (Sagan) les rêves (ses peurs), les désirs (dans ses douleurs les plus profondes, les plus extrêmes) et les joies qui accompagnent le passage des jours ?
    Mais la dialectique intérieur/extérieur est illusoire ici, parce qu'aucune secondarité ne fait fonctionner la machine désirante qu'est Bruxelles Plic Ploc - les deux formes ne cessent de questionner leur rapport : rapport sensible, rapport de force comme en l'autre trouver ses propres questions, rapport de faiblesse aussi, en ce que l'objectivité que ne cesse de renvoyer le monde ne suffit pas, n'est jamais suffisante en regard de la question qu'on lui adresse.
    Devons-nous (me) déconstruire ensemble - comme je le fais seul de l'écriture, depuis tellement d'années - pour que j'aie une chance de (re)vivre ?
    Solitudes essentielles qui s'affrontent au geste de montrer le monde, de le dire ; solitudes qui trouvent en elles-mêmes la possibilité de se rejoindre.

    Arnaud Maïsetti


    image de Estelle Petit Laurent Herrou est l'auteur de trois romans (dont Je suis un écrivain, sur Publie.net) et de textes autofictifs dans plusieurs collectifs (Ecritures, la Rue Saint-Ambroise, Arès...).
    Son travail avec le photographe Jeanpierre Paringaux s'écrit au quotidien sur le blog L'emploi du temps ; il a donné lieu à plusieurs publications (extraits dans la revue Pylône, L'emploi du temps à New York sur Publie.net).
    On peut retrouver les photographies de Jeanpierre Paringaux sur son site, dans les revues Ninja et Hétéroclite et chez l'écrivain Jérôme Bonnetto.
    Les textes et photographies de Bruxelles Plic Ploc ont été réalisés lors d'une résidence à Passa Porta, Bruxelles, en novembre 2009.
    mise en page et conception graphique du livre : Jérémy Liron

  • Tina Kazakhishvili est photographe. Avec la série Asile (Mental Hospital) elle avance dans des couloirs saisissants et elle attrape au vol les formes humaines qui s'y trouvent. Le noir & blanc renforce les expressions et l'intensité des regards élude les détails parasites. Ne restent que les bras, les visages, les postures et ce qu'ils semblent articuler, discours solitaires et fragiles. Maryse Hache se fait porteuse de paroles et réverbération. Avec les photos de Tina Kazakhishvili qu'elle reçoit (au sens de réception, prendre, et faire toute la place pour accueillir), elle construit un fondu enchaîné de dialogues, d'appels, bribes de sensations venues des corps énonciateurs. Elle donne à lire - comme Tina Kazakhishvili donne à voir - ces paroles oubliées de tous, parquées dans des couloirs perdus, muselées de murs, de grilles, de chambres closes. Elle avance son chemin, parallèle à celui de la photographe, non pas assujettie au pouvoir des photos, mais découvreuse et accompagnatrice. D'autres chambres surgissent et d'autres murs coulissent, qu'elle explore, dont elle témoigne. Témoignage : donner à lire ce qui ne peut se dire, car les paroles sont condamnées (trop de douleurs rend muet). Et faire entendre les voix cachées des profondeurs, celles qui n'ont pas de place ou si peu, celles qui n'ont pas de forces ou les ont toutes perdues, car la vie brise. Et elle brandit ce témoignage, réparatrice. Toutes les deux marchent dans un lieu hors des normes et des hommes, un Asile, lieu de repos, de soulagement ? Peut-être simplement lieu à l'écart de tout, de tous. Et toutes les deux déplacent, remettent au centre de l'attention ce qui se trouvait relégué à la marge. En tirent leçon d'humanité, sans pitié, ni misérabilisme, mais toutes entières mues par un « Tu es. Je te vois. J'entends ce que tu ne dis pas, ce que personne n'écoute ». Travail d'acceptation de ceux-là, et invitation qui nous est faite de les voir, enfin, portés par elles. Tina Kazakhishvili continue son travail de photographe, et va capter d'autres visages dans d'autres mondes obscurs. Maryse Hache continue, en nous, pour nous, son travail du dire et du lirécrire, même si la mort l'atteint, le 25 octobre 2012. Finalement, que ce soit dans les corps, les lieux, les images ou les mots, il n'est question que de toucher, malgré tous les obstacles, ce qui ne pouvait pas s'atteindre.
    Christine Jeanney

  • 666, quatre études sur le rock'n roll
    Claude Chastagner est le premier à avoir développé dans un département universitaire (le département d'anglais de Montpellier 3), dès 1994-1995, un fonds de ressource et une approche spécifique du rock'n roll (voir notamment La loi du rock, éditions Climats, 1998). De l'autre côté de l'Atlantique, et on l'a sur par Greil Marcus ou bien d'autres, longtemps qu'on sait que cette explosion des rituels, ce qu'ils sous-tendent pour les moeurs, l'idée de la musique, le comportement des foules, ou tout simplement l'instance symbolique des mutations sourdes ou violents d'une société, est une tâche urgente et nécessaire.
    Et certainement, même, nous ne sommes qu'à la frontière de cette compréhension où cheminer du fait culturel lui-même, dans son ampleur, et en quoi il recouvre, à échelle mondialisée, des enjeux profonds concernant les équilibres civilisationnels.
    Récemment, à Nîmes, de part et d'autre de l'écran d'un ciné-club, Claude Chastagner et moi-même présentions One + One de Godard. Mon approche était plus biographique, j'essayais de comprendre ce qui avait pu se passer entre Godard et les musiciens. Claude Chastagner replaçait le film dans son contexte, les luttes et discours de l'époque, les affrontements théoriques : mais rien de ce positionnement n'aurait été possible sans la pleine estime ou passion musicale (la veille, dans un atelier de traduction Dylan avec quelques-uns de ses étudiants, je l'avais vu empoigner lui-même la guitare...).
    Ce sont ici quatre mouvements : d'un vieux morceau, 666, d'Aphrodite Childs, dégager justement ces pistes, miroirs, enjeux, discours. Et réflexion ensuite, qu'on propose à feuiller ci-dessous, sur autre point crucial : il y aurait un art noble, et un qui ne le serait pas ? Lien scandaleux entre la Watermusic de Haendel et le easy-listening qui nous encombre ?
    La troisième étude s'intitule sobrement Pourquoi la guitare ?. Elle accompagnait l'exposition Guitare et émancipation à la cité de la Musique, il y a 2 ans.
    Enfin, ce qui nous soude tous dans le même étonnement : le lien entre l'esthétique et la rage, le rock'n roll et la colère. Personnellement, je ne me suis jamais encore frotté au continent Zappa : c'est par la figure considérable de celui qui est peut-être le plus hénaurme (mot flaubertien) musicien que les dernières décennies aient porté que Claude Chastagner interroge « la fonction de résistance qu'à partir des années soixante-dix la critique a attribuée aux pratiques culturelles, musicales en particulier, de la jeunesse occidentale ». Resistance through music : le cas Zappa...
    FB

  • Toute cité est un état d'âme. Berlin est féconde, à ce que l'on m'a dit, en vastes murs aveugles dressant dans la ville des pans semblables à celui-là qui obséda Bergotte dans la vue que Vermeer fit de Delft.

    Peut-être la ville s'érige dans ces mystères imposants, délibérément nus, dans cet aveuglement géométrique. Elle y prend sa tournure. On m'a dit aussi que l'ambition des grapheurs est d'y apposer leur marque, chacun plus visiblement que les autres, «bigger than the others». Pour autant jamais les mots dans leur démesure ne concurrencent les hauteurs et les largeurs que la ville échappe. Hommes et mots criés silencieusement aux murs ne sont que passagers de ce qui en la ville les hante : béton, rumeurs, tumulte, dureté implacable.


    Au bout du compte demeurent les murs, un vide, une surface opaque et entêtante. Et par les murs on se regarde soi-même aussi.


    Réduite à ces pans, la ville n'est qu'opacité, butée, solitude, immobilité et silence. Les murs « témoignent seuls de par quoi la ville commande à ceux qui la font
    . » À leur dureté s'adossent les mots, s'inscrivent les présences fugaces, se frottent les corps auxquels s'accroche la folie ou l'ivresse de la ville.


    Il suffit d'insérer dans les passe-vues des diapositives quelques fragments des emballages que sécrète la vie urbaine pour que, littéralement, s'inscrive par-dessus et en plus grand encore les slogans, les mots, les logos, les commandements publicitaires d'une fiction impersonnelle.


    La ville appelle peut-être aussi ce vide spectaculaire (ou ce spectacle vide). Géométries mornes, marges, signes qui, comme le disait Manoel de Oliveira, « baignent dans la lumière de leur absence d'explication », les images qui adviennent alors sont des objets bizarres, fascinants et étranges, combinaison de signes ou de visées qui nous laissent entre-deux, entre le visible et le lisible.



    Jérémy Liron

  • Qu'est-ce que le futur dira de notre époque ? Cette question émerge dès le XVIIIe siècle sous la plume du graveur et journaliste Charles-Nicolas Cochin (1715-1790) à l'époque où l'on découvre Pompéi (1748) et où Piranese publie Le antichità Romane (1756). Dans une série d'articles prétendument publiés au XXIVe siècle de notre ère, Cochin livre les interprétations de savants de l'avenir sur les artéfacts architecturaux, picturaux et sculpturaux laissés par son époque. Les textes de ces érudits donnent l'occasion à l'auteur d'exprimer ses idées sur l'art de son temps. Les Mémoires d'une société de Gens de Lettres publiés en l'année 2355 influenceront Louis- Sébastien Mercier qui écrit en 1771 L'an deux mille quatre cent quarante. Rêve s'il en fut jamais, première anticipation d'ampleur. Ils inaugurent le thème de l'« archéologie du futur » qui connaît une vogue jamais démentie. Les Mémoires d'une société de Gens de Lettres sont pour la première fois rassemblés en un seul volume. Ils passionneront autant les amateurs d'histoire des arts (architecture, peinture, sculpture), les curieux qui se penchent sur l'imaginaire collectif du passé que ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'anticipation.

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