Entreprise, économie & droit


  • « Ce qui est aigu, dans le moment que nous vivons (...), c'est la conjonction de trois crises : financière, écologique, géopolitique. »

    Entamé début 2006, dans un deuxième tome qui peut tout aussi bien être lu indépendamment du précédent, le journal de Laurent Grisel nous fait entendre le bruit sourd des faillites et des férocités qui annoncent et préparent ce que les médias nommeront « la crise de 2008 ». Très documenté, toujours limpide malgré la complexité des mécanismes qu'il décrypte, le Journal déjoue les manipulations médiatiques à l'oeuvre dans les discours politiques et économiques qui continuent d'avoir cours aujourd'hui. Banqueroutes, mais aussi élection d'un président d'extrême droite en France, découverte de l'ampleur de l'économie invisible (celle des produits dérivés et de la spéculation) et de son emprise sur l'économie visible, assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan, luttes et désespoirs ouvriers, conséquences des dérèglements climatiques sur la vie humaine et non humaine, autant de fils qui sont suivis et noués au cours de cette année charnière. L'écriture du journal, fine, régulière, dont l'objet n'est rien de moins que la compréhension d'un monde en fusion, recèle des moments plus sereins de vie personnelle : voyage au Japon, notes prises le long de l'écriture de livres en gestation, parmi lesquels le Journal lui-même dont l'architecture commence à prendre forme. Un geste politique, sensible, littéraire et citoyen.

  • « Le 22 juillet, un groupe de 20 inconnus a ouvert le feu avec des armes de gros calibre contre les installations de Radio Universidad. La radio universitaire, gérée par le mouvement, est devenue un formidable instrument d'information et de mobilisation sociale. Le même jour, plusieurs inconnus ont jeté des cocktails Molotov contre la maison de Enrique Rueda Pacheco, secrétaire général [du syndicat des instituteurs en grève]. Quelques jours plus tard, des cocktails Molotov ont été lancés contre le domicile de Alejandro Cruz, dirigeant des Organisations indiennes pour les droits humains (Organizaciones Indias por los Derechos Humanos). »
    Tout a commencé par une grève des instituteurs pour des augmentations de salaire.
    Avec ce premier tome d'un journal tenu au jour le jour depuis le 5 janvier 2006, Laurent Grisel explore ces années noires de crise planétaire. Se confrontant aux sources les plus diverses, presse internationale, agences financières, fils d'information des associations de solidarité, blogues, publications de chercheurs indépendants, il trie et décrypte le flot continu des nouvelles désorientantes.
    Politiques d'extrême droite non dissimulées, crimes de guerre, licenciements massifs et manipulations financières, brouillages sémantiques, c'est par un subtil entrelacement des causes et conséquences qu'il explore et éclaire peu à peu le changement de civilisation en cours, dans toutes ses dimensions. Ses analyses combattent mot à mot la propagande qui assourdit, qui martèle ces discours pourtant usés. À ses côtés, on envisage les ressorts des affrontements en cours, des attaques contre notre existence même, et l'affirmation de nos vies en est d'autant plus forte.
    Un ouvrage d'une clarté remarquable. Un livre d'écrivain, assurément.

  • Le travail de Marie Cosnay et son implication citoyenne n'ont pas cessé de s'interpénétrer.
    Mais la littérature, c'est le lieu de l'expérience de la langue. Ce qui est haut, violent, et prfondément humain ici, c'est que la violence faite aux hommes, on se saisit de son instance de langue.
    Arrêtons, à force de nos propres mots - et ici, on convoquera quelques figures favirables, Foucault, Socrate, Mandelstam, Hannah Arendt - la machine à broyer par la langue, et la machine à dominer les hommes pourrait s'enrayer.
    Et ce n'est pas une mince machine. Nous vivons des temps sombres. On a osé instituer un ministère de l'identité nationale. On rémunère des fonctionnaires (qui font leur boulot, cette implication individuelle dans les rouages à moudre l'homme, comment se les rend-on supportables, quand on en participe ?), pour aller à la chasse (leur terme) aux hommes et femmes en situtation irrégulière, et les faire passer du centre de rétention à l'avion de la honte.
    Et on n'est pas à Paris : on est tout au bout de la France. Des Tribunaux comme celui-ci, il y en a dans toutes nos régions. Et les portraits de ces hommes et femmes, quand l'écrivain vient si assidûment aux séances qu'elle connaît par leur nom le responsable de la préfecture, les avocats et le procureur ou la juge, prennent une netteté qui tient seulement à la langue et son usage.
    L'an dernier, Marie Cosnay a fait paraître aux éditions Laurence Teper Entre chagrin et néant. Audiences d'étrangers, déjà une incursion dans la machinerie judiciaire autour des Centres de rétention. La fin des édition Laurence Teper fait que ce livre n'est plus disponible, alors qu'il nous est nécessaire.
    Le titre ici, Quand les mots du récit... on en vérifiera la pertinence à ces histoires qui s'échangent pour éviter l'expulsion humiliante, écrasante. Vous apprendrez au passage la différence entre l'OQTF (obligation de quitter le territoire français), et l'APRF (arrêté préfectoral de reconduite à la frontière) - mais les visages qu'ils concernent, vous les oublierez moins vite que les sigles.
    Nous sommes évidemment fier d'accueillir Marie Cosnay (magnifique aussi était son Déplacements, déjà chez Laurence Teper, mais nous accueillons Quand les mots du récit comme une présence nécessaire, une respiration pour nous-mêmes salubre. Cela s'appelle résister. Faites lire ce texte, largement, aidez-nous.

    FB

  • Il n'y a pas de « crise de 2008 ». C'est plutôt un changement d'époque que saisit Laurent Grisel, et dont il date le début « à la fin de l'hiver 2005-2006. »

    Ce fut, de toute façon, bien plus qu'une crise économique. Nous y sommes encore, et nous en connaissons toutes les dimensions psychologiques, écologiques, géopolitiques - métaphysiques, même, puisque les catégories de pensées qui tourbillonnent dans l'air du temps pour saisir le monde sont fausses, elles font défaut, il faut les reprendre - et tout ce journal est un effort en ce sens - une bataille livrée contre les généralités et les bavardages, contre les charités aveuglées et aveuglantes, dont on ne peut sortir que par un surcroît de précision, par la recherche des relations de cause à effet, non en fantasmagories, surtout pas en lieux communs, mais matériellement, par la tenue ensemble de toutes les dimensions de l'effondrement en cours.

    L'année 2008 fut celle d'un quinquennat Sarkozy commençant par des politiques d'extrême droite, de « l'affaire Kerviel - Société Générale », des faillites de Countrywide, de Lehman Brothers, d'AIG. Dans ce troisième volume du Journal de la crise comme dans les précédents, Laurent Grisel, en écrivain qui finit d'écrire Un Hymne à la paix (16 fois), déplace le regard. « 2008 fut pour moi l'année de la faim », écrit-il : celle des émeutes de la faim dans près de 40 pays, comme un avenir qui nous est promis. Son enquête en découvre les causes, exposées au vu de tous et pourtant brouillées et niées - et il en fait un événement qui rassemble tous les traits de l'époque, écologiques, industriels, financiers, politiques, humains - nouant ainsi tout ce qui a été appris depuis 2006 et nous entraînant vers les deux volumes à venir, Avant et Après.

  • Comment ne pas être fasciné à la pensée d'être contemporain d'une de ces très rares mutations essentielles de l'écrit, aussi violente et profonde que celle du passage du rouleau au codex, avec son lot d'imprédictible ?
    Affaire technique ou économique ? Elle l'est aussi. Mais c'est d'abord la mutation de ce à quoi nous devons, vis-à-vis de nous-mêmes, notre meilleur : l'imaginaire, la pensée, l'écart silencieux - et tout aussi bien le langage à sa pointe, ce qui nous porte dans la relation à l'autre, poésie compris.
    À preuve, qu'à chacune des grandes époques, l'écrit a tenté de se penser lui-même, dans sa genèse, ses formes, sa réalisation matérielle, et sa diffusion. On est ici sous le signe de grands textes comme la Lettre sur le commerce de la librairie de Diderot.
    C'est pour le présent, pour ce que nous avons à inventer au jour le jour, que nous avons à nous saisir d'une réflexion sans concession, nous faire nous-mêmes porteurs d'une complexité (voyez comme je sais vendre...). Longue histoire, de Rabelais à Diderot, de Kant (on verra ici le rôle de son texte Qu'est-ce qu'un livre ?) à Balzac, mais la nouveauté c'est que nous sommes - nous, dont le livre imprimé a été le bain et l'horizon - témoins et acteurs directs d'une bascule à la fois progressive et irréversible, radicale.
    Tous les familiers du monde professionnel du livre, tous les familiers des questions numériques de l'édition connaissent Jean Sarzana et Alain PIerrot. Qu'ils fassent à publie.net cette confiance, pour que ce travail de fond s'insère dans nos réseaux de diffusion, librairies qui nous relaient, grandes bibliothèques d'université, ou les salles de la BPI et d'autres, par simple requête de catalogue, j'en suis profondément touché.
    Le livre inclut aussi plusieurs dizaines de liens interactifs, discrètement soulignés, qui vous mèneront aux organismes, rapports, sites, qui en font en lui-même un outil d'étude unique : une interface overte, le temps de la lecture, sur le monde éditorial et les institutions françaises, européennes, internationales qu'il décrit.
    La version imprimée de l'ouvrage est disponible aux éditions du CERF.

    FB



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