Publie.net

  • Quel chef d'oeuvre : l'horreur dans le Frankenstein n'est jamais recherchée pour elle-même - elle ne déborde jamais dans le texte : elle est effrayante, mais absolument. Elle tue, cependant. Et son inventeur en sera l'ultime victime. On ne triche pas avec ce qui est réservé à Dieu : créer l'homme. Le sous-titre : Frankenstein, ou le Prométhée moderne.
    On est en 1818, quand Mary Shelley nous offre cette création-monde. Tout ce qui bientôt fera l'art romantique. Héros mangés d'art. Et la passion du voyage : dans ce roman incroyable on parcourt toute l'Europe de cette aristocratie nomade, Genève ou le Rhin, les Alpes ou l'Italie. Et puis cette longue remontée vers l'Écosse des malédictions.
    Un défi tout aussi formel : jeu multiple d'emboîtements, de récits interposés, jusqu'à ce moment magnifique où le monstre lui-même se met à partler dans le livre. Mais pour dire comment il s'y est pris pour apprendre à parler et à lire. C'est à en pleurer : lui-aussi est victime de sa violence, avant de la renverser en menace.
    Alors qu'elle est belle, cette échappée d'un bateau vers le pôle Nord, embarquant Frankenstein à la poursuite de son propre monstre, l'être sans nom qu'il a formé de ses mains pour défier la mort.
    Vous l'avez déjà lu trois fois, l'inimitable roman de Mary Shelley, dans les vieux livres de l'adolescence ? Eh bien ça fera quatre. Et l'enchantement garanti, le frémissement aussi.
    FB

  • Personne n'est jamais sorti indemne du "Tour d'écrou", vous êtes prévenus.
    Et pourtant, Jose Luis Borges, Maurice Blanchot, Tzvetan Todorov sont tous venus tenter d'en décrypter le mystère.
    C'est avant tout à un terrible et maléfique jeu de miroirs que nous convie Henry James : jeux de miroirs dans l'écriture, entre le journal de la gouvernante qui nous est donné à lire, et ce que nous imaginons du réel à travers son écriture.
    Mais surtout, les deux enfants. Pris à leur obsession, traqués par leurs images intérieures ? Et le combat mené contre la peur, si cette peur se manifeste par le réveil des morts (elles étaient bien réelles, les morts de Peter Quint et de la précédente gouvernante), cela met-il en cause leurs apparitions comme réelles ? Ou pourquoi pas la simple manipulation de la gouvernante par deux enfants cruels ?
    Personne n'a jamais pu trancher. Seulement voilà : on sort tremblant d'un livre éblouissant, tendu, partout précis comme une arme.
    Henry James, né à Albany, mais qui a vécu la plus grande partie de sa vie en Europe, est un géant de la littérature anglophone. C'est un avocat, Jean-Maurice Le Corbeiller, qui en 1929 est le premier à traduire "Le tour d'écrou" et "Les papiers d'Aspern". Traduction belle et tendue, elle aussi, qui ouvrira grand nos propres portes à l'oeuvre de James.
    FB

  • Comme toutes les bibliothèques, la bibliothèque fantastique c'est d'abord celle de ses propres souvenirs. Les livres qui nous ont fait trembler, les livres qu'on a lu dans un sentiment de fascination et de malaise, tournant les pages de façon pressée jusqu'à la révélation finale - ou pas de révélation, juste la catastrophe.
    Mes Jules Verne font évidemment le coeur de cette bibliothèque. Et dans l'ensemble des Jules Verne, quelques distorsions noires, quelques livres moins explicables.
    Ainsi, au premier chef, du Château des Carpathes. Les paysages. Les voyageurs, comme sortis brutalement d'un décor façon romantisme, avec ombres légèrement Frankenstein.
    Les ingrédients : des ruines, la peur, la mort.
    Ici, se rajoutent la peur et la voix. Et, ce qui nous concernerait pour aujourd'hui encore, l'anticipation d'un mystère technique, qui n'en est plus un pour nous mais alors, justement, ne saurait plus créer l'illusion fantastique.
    La popularité de Jules Verne dans notre littérature fait que l'ensemble de ses livres sont disponibles depuis longtemps, et librement, en version numérique. Mais souvent fautifs, ou pas adaptés à nos récentes liseuses et tablettes. Jules Verne mérite ce soin minimum. Et qu'on guide aussi, un petit peu : tentez-donc le Château des Carpathes...

    FB

  • Assurément un des plus fascinants pièges à fiction tendus par Henry James.
    Et le premier traduit avec "Le tour d'écrou", magistralement, par Le Corbeiller en 1929, pour faire entrer James dans la langue française.
    Bien sûr, la ville : le silence enclos dans cette grande salle obscure d'une maison labyrinthique, et l'eau et l'âge de Venise autour, qu'on arpente. James a suffisamment connu Venise pour en aspirer ce secret, si lié à notre imaginaire.
    Mais d'abord le chemin de crête, celui qu'il reprendra avec "La leçon du maître" et "L'image dans le tapis" entre autre : la création littéraire peut-elle se transmettre ?
    À quel prix, et en s'autorisant quelle rançon à mort sur ceux que nous pillons ?
    Et c'est bien de ce genre de vol et pillage qu'il s'agit, froidement, dans l'entreprise montée par le narrateur pour s'approprier ces fameux "papiers" d'Aspern. Aux mains de ces deux femmes, la vieille et la jeune, dans l'appartement clos de Venise, leur secret est stérile. Cela rejoint les débats en cours sur le droit d'auteur : pour un écrivain de la stature de Jeffrey Aspern (comme on utiliserait la même phrase pour le Bergotte de Marcel Proust), les archives n'appartiennent-elles pas à nous tous ?
    C'est sur tout cela que James organise cette danse lente, tournoyante et sombre, magistrale.
    FB

  • Des dispositifs pour se donner volontairement la mort, et briser le tabou sur le suicide, cela a toujours tenté notre société, dans ses rituels les plus secrets, et bien sûr la fiction n'est pas en reste (du fameux fauteuil de Cortazar à tout un bouquet d'histoires de Maupassant).
    Mais les amoureux du fantastique savent bien que Robert Louis Stevenson, notre cher Robert Louis Stevenson, le roi du suspense et du mystère, avec Le Maître de Ballantrae, Dr. Jekyll and Mr. Hyde, ou son Île Au Trésor.
    Lui, il investit carrément la Londres ténébreuse, celle des mystères de Jack L'Éventreur. On y marche de nuit comme dans le brouillard, mais il y a aussi des tavernes, des ponts, et cet étrange Club à l'entrée bien protégée.
    On s'y prend comment, pour vous l'offrir, votre suicide ? Il suffit d'un peu de chance et d'entraide.
    Et ça marche ? Que trop bien... Tellement bien, qu'on aimerait peut-être parfois faire demi-tour. Seulement, il semble que ce soit la seule chose interdite, au Club des Suicides... Sans doute le plus célèbre des contes, et le plus noir, que Stevenson rassemble dans ses Mille Et Une Nuits.
    Traduction de Thérèse Bentzon.

  • D'abord, c'est sentimental : "Les mains d'Orlac" c'est le film projeté dans "Au-dessous du volcan" et dont l'affiche prendra une telle importance pour le Consul...
    Mais pour le plaisir des ces années 20 qui s'ébrouent dans plein de découvertes techniques : la scène initiale de l'accident de chemin de fer est d'anthologie, mais sans cesse les voitures, l'électricité, le cinéma (je ne peux pas en dire trop) viennent multiplier les pistes du roman d'horreur façon XIXe.
    Au centre, un pianiste - et les musiques qui passent sont celles de Liszt, Debussy, Ravel. Et un chirugien. Greffer les mains ou le visage, désormais on sait (laborieusement). Ici, c'est la fiction qui accorde au pianiste accidenté les mains d'un homme juste guillotiné.
    Alors, quand les crimes qui surgissent semblent tous désigner Orlac comme coupable, et que ces mains qui lui sont étrangères sont incapables de musique, qu'il s'est fait chef d'orchestre dans un bastringue de seconde zone, et qu'il se mêle un peu de Crédit Lyonnais et une grosse prime d'assurance, on n'arrêtera pas la lecture même si le téléphone sonne.
    Immense classique, mêlant les mystères du corps aux mystères de la ville, avec un bon zeste d'occultisme pour pimenter l'ensemble, pas étonnant que le cinéma y ait trouvé son bonheur. Et nous le nôtre.

    FB

  • Relier l'Angleterre au continent a été un rêve pendant des siècles, jusqu'à l'inauguration le 6 mai 1994 du tunnel sous la Manche. En 1921, Maurice Leblanc, créateur d'Arsène Lupin, propose, dans Le Formidable événement, un moyen plus rapide et plus naturel ; la disparition de la Manche !
    Même si elle reste rare, l'idée d'un assèchement d'une mer pour découvrir - ou conquérir - de nouveaux territoires n'est pas absente de la science fiction ; citons L'Homme qui supprima l'Océan Atlantique d'Octave Joncquel ou Les Buveurs d'océans de H-G. Magog dans lequel un méchant Japonais projette de supprimer l'océan Pacifique afin d'offrir à son pays de nouveaux et riches territoires !
    Chez Maurice Leblanc, nulle intervention humaine. Des signes avant-coureurs ont bien alerté la population et les autorités mais la disparition subite de la Manche - le tunnel qui existe au début du roman s'effondre lui aussi - suite à un séisme prend tout le monde de court. Les territoires qui apparaissent se transforment immédiatement en un véritable Far-West où pullulent les aventuriers les plus immoraux à la recherche des trésors engloutis depuis des siècles et l'on assiste à une véritable pluie d'or qui rend fou. Le héros, Simon Dubosc, à la recherche de la jeune femme élue de son coeur et qu'il doit conquérir à la manière d'un preux chevalier, aidé par un authentique Indien d'Amérique, explore la nouvelle contrée et doit lutter dans ce monde post-apocalyptique où seule règne la loi du plus fort.
    Cette incursion de Maurice Leblanc dans la science fiction fut publiée à l'origine dans la revue Je Sais tout, qui accueillait aussi Arsène Lupin, en octobre et novembre 1920 avant de paraître l'année suivante aux éditions Pierre Lafitte. Plusieurs éditions se succédèrent jusqu'en 1941 (chez Hachette qui avait repris le catalogue des éditions Lafitte), puis entre 1941 et 2011 seulement trois éditions furent publiées.
    La présente édition propose le découpage de l'édition pré-originale Je Sais Tout.
    Philippe Ethuin (extrait de la présentation)

  • Le Golem

    Gustav Meyrink

    On finira essoufflé, on aura perdu tout rapport au réel le plus simple. On aura traversé des crimes sordides, on aura traversé les lieux les plus secrets du vieux ghetto de Prague, pièces secrètes et passages mystérieux. On aura croisé des personnages au bord de la folie, d'autres qui s'immergent dans le plus haut de la mystique juive, un brocanteur aux étranges trafics, un livre de magie à déchiffrer, et le narrateur qui lui-même est peut-être l'énigme la plus décisive : n'obtient pas qui veut, dans un roman fantastique, de vous faire frissonner lorsque le narrateur découvre son double face à face.
    Publié par Gustav Meyrink en 1915 (et la chance de cette belle traduction de Denise Meunier, en 1929, devenue elle aussi un classique), le Golem sera décisif pour Kafka et ses amis. Stylistiquement aussi : s'il n'avait pas été le traducteur tchèque de Dickens, est-ce que Meyrink aurait pu faire surgir ainsi ses personnages à travers les pages, de la même façon qu'il leur fait littéralement traverser les murs ?
    Et ce serait bien dommage, dans nos lecture numériques, de ne pas nous offrir nous aussi une bonne lampée de ces meilleures peurs, celles qui naissent du livre terrifiant... Les amoureux de Prague y retrouveront l'enchantement mystérieux de la ville. Pour les autres, bonne nuit blanche.
    FB

  • L'oeuvre de J.H. Rosny l'aîné vient de passer en domaine public. Mais, 70 ans après sa mort, avons-nous cessé de le lire, avec ce mélange d'effroi et de malaise qui signe les grandes oeuvres de la science-fiction ?
    Etrange, de le voir correspondre avec Conan Doyle, et inventer simultanément avec H.G Wells des thèmes qui nous touchent avec la même urgence aujourd'hui.
    Nous savons aujourd'hui que, dans les galaxies voisines, et même dans d'autres confins de la nôtres, des planètes semblent autoriser la formation de la vie. Nous avons découvert la présence d'eau sur Mars, qui garde bien de ses secrets. Ces derniers mois, un équipage d'astronaute s'est entraîné en temps et vaisseau réels à l'accomplissement d'un voyage de reconnaissance. Et nous savons déjà avoir été les artisans de notre irréversible déclin sur notre propre planète.
    Questions donc à forte résonance pour nous. Mais quelle étrangeté de voir Rosny l'aîné les affronter dès 1921, avec cette finesse et ce pessimisme qui lui sont propres, et qui résonnent dans sa belle langue. Nous avons aussi appris que nous portons des gènes de l'homme de Néanderthal, et des biologistes d'aujourd'hui tentent de réussir d'improbables clonages : voilà ce dans quoi aussi se risque ce roman suspendu et décalé, précis et prenant, qu'est "Les navigateurs de l'infini".
    S'il faut se laisser à nouveau surprendre par Rosny l'aîné, et ne pas le laisser discrètement à l'ombre de la "Guerre du feu" qui touche pourtant aussi un fantasme sensible, c'est bien parce que les problèmes qu'il évoque pourraient bien, à un siècle de distance, se révéler à la fois nos meilleurs rêves et nos risques premiers.
    Et c'est pour cela que, par delà le plaisir de la fable, et un roman tendu et visionnaire, nous l'en remercions.
    FB

  • C'est l'art de l'intrigue du XIXe dans toute sa splendeur. Pierre Zaccone, l'un des maîtres du roman dramatique parisien par excellence, hélas trop méconnu mais néanmoins remis au goût du jour par quelques passionnés, nous livre ici l'une de ces histoires dont il a le secret.
    Tout commence par un atroce crime dans une sombre maison près de Paris, par une nuit d'orage... Le tableau parfait, un décor qui fait frissonner, décrit à merveille par un auteur maîtrisant tous les codes du genre. Quinze années plus tard, le passé rattrape les assassins, et l'auteur met les pions en place sur le grand échiquier de l'enquête. Se croisent alors les protagonistes dans un étrange ballet, où les intérêts des uns, l'argent, la gloire, le pouvoir, s'opposent à ceux des autres, l'amour, la justice, la vengeance. Un polar à rebours, puisque nous autres, lecteurs, connaissons le nom des assassins, et que nous assisterons, en spectateurs conquis, à la grande danse des nuits parisiennes, aux manigances et aux intrigues, aux coupés qui brûlent le pavé, aux lettres secrètes ; enfin, à la course folle de ceux qui fuient le passé et de ceux qui en cherchent la clé. Ajoutez à cela une dose de surnaturel et de mystère, et vous aurez entre les mains un classique qui méritait de retrouver son public, puisque il est pour la première fois (à notre connaissance), disponible en numérique.
    Une publication en collaboration avec le site et la collection ArchéoSF, bien entendu.

  • Les trois yeux

    Maurice Leblanc

    Un savant, Noël Dorgeroux crée le « rayon B », son neveu Victorien Beaugrand est l'un des premiers témoins des prodiges de ce rayon: sur un mur sont projetés des images comme cinématographiques mais... venues du passé ! Noël Dorgeroux compte devenir riche en utilisant son invention : quel plus beau spectacle que celui de l'histoire, de la vraie Histoire, restituée par un moyen scientifique difficile à comprendre? Revivre l'exécution de Miss Cavell, espionne de la Première Guerre Mondiale, assister à la bataille de Trafalgar, être témoin de la première ascension des Montgolfier à Annonay, observer la montée à l'échafaud de Louis XVI, voir un combat aérien de la Grande Guerre, ou encore suivre le chemin de croix de Jesus Christ : que de merveilles à dévoiler, quelle histoire vivante à découvrir !
    Le succès est immédiat mais bientôt Noël Dorgeroux est assassiné et c'est la lutte pour connaître son secret. Tenu en haleine, le lecteur ne la découvre, bien plus extraordinaire encore que ces « trois formes inexplicables », ces « trois cercles triangulaires », ces « formes qui diffèr[ent] toutes les unes des autres » et qui « diffèr[ent] d'elles-mêmes en l'espace d'une seconde » vus par les témoins de ces projections...
    Maurice Leblanc en quittant pour un temps l'univers lupinien nous entraîne dans le domaine de ce merveilleux scientifique théorisé par un autre Maurice, Maurice Renard: « Il n'y a de merveille que dans le mystère, dans l'inexpliqué. Tout prodige cesse d'en être un aussitôt que nous pénétrons ses causes réelles et sa véritable nature, dès qu'il passe du ressort de l'ignorance ou de celui du doute dans celui de la science. » Car derrière l'étrange se cache la science et l'écran sur lequel apparaissent les Trois Yeux est l'image même de ce merveilleux scientifique qui « brise notre habitude et nous transporte sur d'autres points de vue, hors de nous-mêmes.»
    Philippe Ethuin, extrait de la présentation.

  • L'oeuvre de J.H. Rosny l'aîné vient de passer en domaine public. Mais, 70 ans après sa mort, avons-nous cessé de le lire, avec ce mélange d'effroi et de malaise qui signe les grandes oeuvres de la science-fiction ?
    Etrange, en tête de cette fiction tout entière basée sur peur, malaise, angoisse de le voir en préliminaire correspondre avec M. Conan Doyle lui-même, à propos du récit "The poison belt" que H.G Wells publie quasi simultanément, quasi sur le même thème, et bien sûr sans concertation des deux écrivains.
    La lumière nous reste aujourd'hui une énigme : limite ou non de sa vitesse, lumière fossile, orages stellaires... Et si un de ces orages venait à traverser notre galaxie, et que soudain notre lumière habituelle, celle du soleil, en devienne malade ? Soudain, d'étranges dédoublements de réfraction. Soudain il manque une couleur au vieux spectre...
    Et d'étranges phénomènes s'emparent des grandes villes : crises d'angoisse, émeutes et violences qui se propagent.
    Écrit en 1913, Rosny l'aîné se confie aux éléments les plus déterminants de la modernité : l'automobile omniprésente, le rôle de la presse, le téléphone, et bien sûr les lois de l'optique, même quand elle se détraque. Lorsque s'évanouit la première attaque, il tire les conséquences sociales et économiques - très positives - d'une catastrophe qui a brusquement vidé d'un tiers l'effectif humain. Sauf qu'ici ce n'est pas fini...
    On pense à bien des malaises et catastrophes plus récentes. Et difficile d'échapper à l'ombre rétrospective de la catastrophe elle bien réelle et similiaire, qui embrasera le monde un an plus tard, en 1914, pour quatre années d'obscurité pire, si due seulement aux hommes.

    S'il faut se laisser à nouveau surprendre par Rosny l'aîné, et ne pas le laisser discrètement à l'ombre de la "Guerre du feu" qui touche pourtant aussi un fantasme sensible, c'est bien parce que les problèmes qu'il évoque pourraient bien, à un siècle de distance, se révéler nos pires maladies, nos risques premiers.
    Et c'est pour cela qu'on s'abandonnera d'un seul trait à ce roman d'ampleur.
    FB

  • L'automate

    Ralph Schropp


    On sait peu de choses de Ralph Roderich Schropp. On connaît de lui cette nouvelle et trois traductions de Goethe. On le trouve aussi comme auteur de deux livres publiés en allemand. Il a vécu à Nice : le texte y a été écrit si l'on en croit les derniers mots de l'avant-propos et la région niçoise est le lieu où est découvert le manuscrit.


    Le rêve de la création de la vie par l'homme est un thème majeur de la science-fiction. Que ce soit des robots, des androïdes ou des clones, l'écrivain-démiurge de récits conjecturaux se met de la sorte en compétition avec Dieu.


    L'automate de Ralph Schropp surpasse nombre de ses devanciers : l'automate a la capacité de s'accoupler avec une humaine et à procréer. Ce n'est pas seulement la création de la vie dont il s'agit, mais aussi sa transmission : l'Homunculus est de ce fait complètement vivant. Ce qu'il lui manque pour être parfaitement humain c'est un coeur, non pas l'organe, mais bien la disposition aux sentiments : l'Homunculus ne ressent nulle pitié, nul amour, nul regret, nulle affection, nul intérêt pour les autres car c'est bien le coeur qui est tout. Ralph Schropp nous interroge ainsi sur la nature même de l'homme à travers cette caricature de l'Humanité que constitue son automate.


    PE

  • Le nom de Joseph Méry, s'il a été bien oublié, surgit parfois au détour d'un essai, d'une anthologie, d'un article de dictionnaire4. Ce polygraphe du XIXe siècle (1797-1866) a beaucoup écrit : satires, théâtre, livrets d'opéra, romans, nouvelles... Une recherche dans le catalogue électronique de la Bibliothèque Nationale de France donne 774 notices et cela ne tient pas compte des innombrables textes parus dans la presse.

    Histoire de ce qui n'est pas arrivé est l'une des toutes premières uchronies (la deuxième ou troisième) et pourtant si les textes de Louis Geoffroy (Napoléon et la conquête du monde, 1836) ou Charles Renouvier (Uchronie (l'utopie dans l'histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être, 1857-1876) sont régulièrement réédités, la nouvelle de Jospeh Méry n'a jamais été reprise en volume depuis 1859 et donc restée quasiment inconnue.

    La date de divergence de cette uchronie «napoléonienne» (bonapartiste serait plus juste) est le 21 mai 1799 pendant le siège de Saint-Jean d'Acre8 ce qui est une originalité9 par rapport à la production habituelle qui se situe plutôt pendant le Premier Empire : que de Campagnes de Russie et de batailles de Waterloo ont été gagnées ! Pour certains, tel Louis Geoffroy, Napoléon est même devenu le maître du monde.
    Dans Histoire de ce qui n'est pas arrivé, au titre programme qui est une excellente dé#nition de l'uchronie, remporter la victoire à Saint-Jean d'Acre dans le cadre de la campagne d'Égypte représente le bris du verrou vers l'Orient. Sur notre ligne temporelle les troupes de Bonaparte ont été arrêtées par une vieille tour surnommée « La Maudite » au sujet de laquelle le général corse aurait dit : « Le sort du monde était dans cette tour ». Poursuivons avec une autre citation impériale: « Il n'est point de petits événements pour les nations et les souverains : ce sont eux qui gouvernent leurs destinées. ». « La Maudite » chutant, Bonaparte ne sera pas Napoléon Ier mais un nouvel Alexandre fondant un empire dans les Indes : « la tour maudite de Saint-Jean d'Acre était la tour du destin, Turris fatidica».
    Philippe Ethuin, extrait de la présentation.

  • Paris futurs

    Joseph Méry

    « Paris sera toujours Paris » chantait Maurice Chevalier en 1939. Ville éternelle, ville lumière, Pantruche, Paname...
    Pourtant nombre d'auteurs ont rêvé d'autres Paris, de Paris du futur. Nous proposons quelques-unes de ces visions datant de 1851 jusqu'à 1906 dans ce volume. Émile Souvestre propose en 1843 une anticipation qui n'est guère réjouissante dans Le Monde tel qu'il sera où les banquiers ont pris le pouvoir, les enfants sont allaités par des nourrices à vapeur, la presse est sous le monopole d'un seul titre et les citoyens sans cesse contrôlés. Vingt ans plus tard, Jules soumet le manuscrit de Paris au XXe siècle (écrit vers 1863) à son éditeur Hetzel qui le refuse. D'autres textes sont publiés comme ceux de Pierre Véron (En 1900, 1878), Émile Calvet (Dans mille ans, 1883), ou d'Albert Robida (Le Vingtième siècle en 1882 ou La Vie électrique en 1892). Entre 1851 et 1906 plusieurs auteurs imaginent des Paris futurs. Ces visions sont très variées et naviguent entre utopie sociale, satire et humour. Chaque texte a ses caractéristiques propres et parfois surprend par sa modernité. Théophile Gautier donne deux articles au journal Le Pays en décembre 1851 sous le titre « Paris futur » qui sont recueillis dans Caprices et Zig-Zags en 1852. Raillant le nombrilisme parisien, le « parisianisme », et son orgueil déplacé, il compare le pauvre Paris du XIXe siècle aux splendeurs des villes antiques avant d'imaginer une remise à plat (au sens propre). Deux ans plus tard, Joseph Méry répond à Théophile Gautier avec un « Paris futur » satirique que Françoise Sylvos caractérise ainsi : « Il y brocarde tous les travers de Paris qui font partie des lieux communs du pré-urbanisme utopique. Sur le mode de Boileau ou dans la tradition de Montesquieu, il critique les embarras de Paris et propose d'enjamber les avenues encombrées à l'aide d'arches ressemblant à des galeries couvertes. Ces dernières permettent aux piétons de vivre, de consommer sans avoir à traverser les grandes artères de la capitale. » Que d'eau, que d'eau, pourrait-on ajouter mais pour le comprendre, il faut lire ce texte. » Le « Paris Futur » de Victor Fournel est beaucoup plus sérieux. Historien de Paris, il imagine ce que pourrait être le Paris de l'avenir selon un « modèle exacerbé de l'urbanisme haussmannien ». En 1869, Tony Moilin, futur communard, rêve d'un Paris utopique dans Paris en l'an 2000. Comme il l'indique dans son avertissement : « Le Paris dont il est question dans cet ouvrage ne ressemble guère, je l'avoue, au Paris actuel. À tous les incrédules qui trouveraient mes réformes trop radicales et impossibles à réaliser, je ne répondrai qu'un seul mot : c'est que d'ici à l'an 2000 il s'écoulera 131 années, et que, pendant ce long laps de temps, il pourra survenir plus d'une révolution et se faire bien des changements. » Si l'extrait proposé ici ne concerne que la « transformation de Paris », l'utopie de Tony Moilin balaie l'ensemble des réformes dont il rêve : organisation du travail, société, instruction, gouvernement, religion et moeurs. Il ne survit pas à la Semaine sanglante et est fusillé le 28 mai 1871. Le texte d'Arsène Houssaye nous projette en « L'An trois mille sept cent quatre-vingt-neuf » dans un Paris devenu une capitale de l'univers pleine de poésie. Finissons sur la note humoristique que nous offre Eugène Fourrier imaginant des archéologues du futur décryptant une bien mystérieuse inscription communément gravée sur les murs de Paris.
    - Philippe Éthuin

    Le site compagnon ARCHÉOSF

    Découvrez également le livre papier > http://archeosf.publie.net/paris-futurs-petite-anthologie-retrospective-des-paris-du-futur/

  • Avec ArcheoSF, explorer les archives de la science-fiction ancienne : curiosités, inventions...

    2050 représente, dans l'imaginaire collectif, une somme d'inquiétudes entre changement climatique, fin du pétrole, déséquilibres démographiques et inconnues géopolitiques.


    1950, c'était il y a plus d'un demi-siècle. Pour les hommes et femmes de la fin XIX e siècle, l'écart temporel était le même et ils rêvèrent de ce temps à venir comme la promesse d'un autre monde. De nombreux écrivains, humoristes et vulgarisateurs scientifiques se sont emparés du thème « 1950 » s'appuyant sur les avancées scientifiques pour produire des anticipations. Albert Robida écrivit et dessina « 1950 » et les années suivantes dans Un potache en 1950, En 1965, Le Vingtième siècle... Son empreinte est manifeste sur certains des textes rassemblés ici.


    L'anonyme Un clou pour l'exposition de 1950 publié en 1899 est placé sous le signe de l'Exposition Universelle de 1900 au cours de laquelle de nombreuses innovations soulageant l'homme de l'effort de la marche furent présentées.


    Dans Énigme d'amour publié en 1909, E Ribière-Riverlas présente une intrigue sentimentale sur un fond inspiré par Robida et Jules Verne avec des moyens de transports et de communication variés extrapolés.


    Plus léger est le conte Une élection académique en 1950 dans lequel Paul Blin imagine qu'une loi de 1949 « prescrit que les membres de l'Académie française seraient élus par les représentants de la presse, formant un collège électoral dans chaque chef-lieu de département ».


    Pour finir L'attaque de la coupole cuirassée. Épisode d'un siège ... en 1950 de Pierre Ferréol est une anticipation militaire. Après la guerre de 1870-1871, ce genre a fleuri. Des auteurs comme le Capitaine Danrit, Pierre Giffard ou même Octave Béliard , ont écrit de nombreuses guerres futures mettant en scène des engins extrapolés tels des aéroplanes blindés, des dirigeables cuirassés, des chars, des super-canons ou des forts imprenables.


    P. E.

  • Roger de Beauvoir (1806-1806), ami d'Alexandre Dumas, est un de ces polygraphes qui, au milieu du XIXe siècle, inventent la littérature populaire. Romans ("Un pauvre diable"), nouvelles, drames et opéra - il écrira aussi, avec elle, les mémoires de la célèbre actrice "mademoiselle Mars", laissant même un recueil de poèmes, comment ne se risqueraient-ils pas une fois dans le fantastique ?
    Et c'est comme entrer dans un grenier à merveilles. Ces hommes sont aussi des amoureux des villes, des voyages, de l'art.
    Alors, dès l'ouverture de ce bref roman, on ouvre la donne : s'asseoir avec des morts, on a déjà vu ça. Mais c'est la Flandre, la Hollande secrète, son vieux passé espagnol, ses masques et ses rapières. Et puis de grandes ombres : celles de Rubens, de Rembrandt ou de Franz Hals.
    Et c'est lui qui surgit dans le tréfonds de l'histoire, le peintre depuis longtemps disparu. La peinture et la mort. La morte devant laquelle on vous amène pour la peindre. Les condamnées qu'il vous faut peindre avant le bourreau. Ou celle que vous aimez et dont vous reconstituez l'image. Ou bien le contraire : l'apprenti enfermé dans une cave avec ses toiles et ses couleurs et qui découvrira ainsi sa propre folie.
    On en oublierait les bonnes histoires d'amour qui seules rendent possible la transgression fantastique ? Non. L'exercice de virtuosité que nous propose Roger de Beauvoir est comme une vengeance à sa vie d'écrivain au kilomètre, et qui pourtant ne détrônera pas son ami Dumas.
    "Le cabaret des morts", il peut certainement en être fier, là où il est, s'il ne vient pas lui aussi s'asseoir avec nous, un soir, dans le fond d'une taverne sombre.



  • Samuel Henri Berthoud a commis trois textes conjecturaux: Voyage au ciel en 1840, Les premiers habitants de Paris, texte préhistorique et L'an deux mil huit cent soixante cinq (ces deux derniers textes sont extraits de L'Homme depuis cinq mille ans, 1865). Vérification faite dans L'Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Voyage au ciel est paru « vers 1840, dans La Presse » et Pierre Versins donne ce petit résumé: « un astronome construit une machine volante, s'élève et disparaît dans l'infini ». Il ne manquait plus qu'à trouver le texte.


    Dans sa postface à Edmond Haraucourt, Le Gorilloïde et autres Contes de l'avenir retrouvés dans la presse, Jean-Luc Buard raconte sa quête d'un texte que beaucoup remettaient en cause son existence même car, bien que cité par Versins et l'Argus de la SF, personne ne l'avait jamais trouvé. Cinq mille ans, ou la Traversée de Paris, comme nombre d'autres oeuvres, dormait dans un périodique.


    Pour Voyage au ciel, les indices rendaient la recherche plus aisée. La collection complète de La Presse est disponible sur Internet. Pourtant l'examen de l'année 1840 n'a rien donné. Fallait-il aller à rebours ou bien poursuivre vers l'année 1841 ? Par chance, je choisis la logique chronologique et dès le numéro daté des 2 et 3 janvier 1841 apparut Voyage au ciel. Gallica m'apprenait dans le même temps que le conte avait été repris dans la Revue des feuilletons, journal littéraire composé de romans, nouvelles, anecdotes historiques, etc., extraits de la presse contemporaine. Nouveau hasard: je possède ce volume. Le texte est donc localisé et peut être mis à la disposition des lecteurs curieux de l'histoire de la conjecture rationnelle romanesque et des amateurs d'aérostation car la « machine volante » indiquée par Pierre Versins est en fait un plus léger que l'air qui ressemble fort à un dirigeable qui ne sera conçu qu'en 1852.

    Philippe Ethuin, extrait de la présentation.

  • Les cavités de notre planète sont fort peuplées même si le commun des Terriens l'ignore. Les hommes ont imaginé des terres creuses, des mondes cachés sous nos pieds, des civilisations ayant survécu dans les entrailles de la Terre.
    Dans leur monumental essai Les Terres creuses, Guy Costes et Joseph Altairac recensent plus de 2200 textes pour constituer une « bibliographie géo-anthropologique commentée des mondes souterrains imaginaires et des récits spéléologiques conjecturaux ». Plusieurs thèmes peuvent en être dégagés : le récit préhistorique, l'utopie - qui trouve sous terre une nouvelle localisation -, la grotte merveilleuse, le monde intérieur, le tunnel fantastique et/ou extrapolé, la race souterraine, le monde perdu, etc.
    Si l'on en croit les romanciers, sous la Terre ont survécu diverses civilisations que l'on croyait disparues : André Armandy présente une civilisation maya dégénérée dans Le Démon bleu (Miss Démon) et Jean Bonnéry une survivance inca (Les Prisonniers de la Montana) en 1925, Maurice Schneider et M.C Poinsot nous racontent la fin de la cité babylonienne cachée dans Sémiramis, reine de Babylone (1926), Albert Bonneau imagine des cavités peuplées de descendants des Égyptiens (La Cité sans soleil, 1927), etc.
    Une Ville souterraine, histoire merveilleuse de Charles Carpentier relève de ce que les anglo-saxons nomment les « Lost Race Novel ». En Normandie, à proximité d'Avranches, le héros ne trouve rien de moins qu'une ville en tout point semblable à la Rome impériale survivant depuis l'antiquité.

    Une Ville souterraine. Histoire merveilleuse
    Pour le cas qui intéresse, c'est à dire la survivance d'une civilisation romaine, le roman de Charles Carpentier fait partie des premiers traitant du thème. Dans le domaine anglo-saxon, on peut citer The Foutain of Arethusa de Robert Eyres Landor (1848),Tarzan and the lost Empire d'Edgar Rice Burroughs (1929) ou The Enchanteress de Cecil H. Bullivant (1932).
    En France, Charles Carpentier sera notamment suivi par Camille Audigier dans La Révolte des volcans (1935) qui place sa survivance romaine en Auvergne.
    Une Ville souterraine nous entraîne sous le plateau du Châtellier dans l'arrondissement d'Avranches (Manche) sur les pas du narrateur (qui partage nombre de centres d'intérêt avec l'auteur). Le lieu est celui d'une bataille qui opposa le Gaulois Viridovix, chef des Unelles, et son armée à Sabinus pendant la conquête de la Gaule par les Romains. Des légendes locales mentionnent l'apparition d'une fée vêtue à l'antique et de soldats casqués et solidement armés comme les anciennes troupes romaines. Le narrateur décide de les surprendre... et c'est lui qui va être surpris de découvrir la merveilleuse ville souterraine, ses habitants, leurs habitudes et leur vie quotidienne mais aussi les intrigues politiques ou les risques à vouloir introduire de nouveaux concepts et techniques dans une société figée depuis près de deux mille ans.
    Le projet de Charles Carpentier n'est pas seulement de distraire le lecteur avec une bonne intrigue. Dans sa préface, il indique : « On entre dans la ville souterraine avec effroi ; on s'y engage avec curiosité ; on la parcourt avec étonnement ; et on regrette de ne pas la connaître davantage, avant de la quitter. Il semble qu'on ne devrait jamais écrire un livre sans chercher à instruire en amusant ; mais il ne serait peut-être pas trop téméraire de mettre cette épigraphe sur la couverture de celui-ci : ICI ON S'AMUSE, ET ON S'INSTRUIT ! ».

    Philippe Éthuin

  • Avoir pour père un homme de la stature de Jules Verne et porter sur ses épaules le statut d'unique héritier du grand écrivain n'est sans doute pas chose facile.

    Michel Verne naît en 1861 et connaît une jeunesse tumultueuse qui conduit son père à recourir à l'« incarcération par voie de correction paternelle » en 1875. Michel est embarqué à bord d'un navire et va jusqu'aux Indes, emmenant avec lui les oeuvres de Jules Verne. De rébellion en frasques, d'inquiétudes en scandales, les rapports entre père et fils sont parfois orageux. Pourtant à la fin de sa vie l'écrivain confie à Michel Verne des travaux littéraires constatant les talents de son fils mais lui reprochant son manque de ténacité. Il l'accompagne dans ses tentatives d'écriture.

    Certains textes longtemps attribués à Jules Verne - on ne reconnaissait à Michel que des remaniements - témoignent des qualités littéraires du fils. « L'Agence Thompson and Co, L'Éternel Adam et Au XXIX e siècle : la journée d'un journaliste américain en 2889 ont été écrits par Michel Verne, Jules Verne les ayant relus et corrigés avant parution. » affirme Jean-Paul Dekiss
    Plusieurs romans achevés à la mort de Jules Verne sont - parfois profondément - réécrits par Michel Verne. L'Étonnante aventure de la mission Barsac est, quant à lui, rédigé par Michel d'après une quarantaine de pages laissées par son père. C'est enfin par le cinématographe que le fils poursuit l'oeuvre de Jules Verne en produisant plusieurs adaptations de ses romans pendant la première décennie du XX e siècle. Michel Verne meurt en 1925.
    Zigzags à travers la science est une série de neuf articles publiés par Michel Jules Verne dans le supplément littéraire du Figaro en 1888. Le fils de Jules Verne y développe des fantaisies ou des anticipations relevant à la fois de la causerie scientifique et de la fiction et se rapportant à de multiples thèmes : les transports (un pont sur la Manche ou un express de l'avenir), les communications (la TSF), la médecine et les phénomènes humains (les anesthésiques ou la femme électrique), la guerre de demain (une tourelle rétractable), les animaux (de l'huître à la bécasse). Daniel Compère indique que tout ou partie de ces textes ont été écrits en collaboration entre Michel et Jules et que l'« on peut aussi penser que Michel Verne puise un certain nombre des sujets de ses textes dans les notes rassemblées par son père».

    L'ensemble des Zigzags à travers la science n'a été édité qu'une seule fois par la Société Jules Verne en 1993. Seul « L'Express de l'avenir » échappe à l'oubli. Il était temps de rendre de nouveau disponibles ces textes.

    Philippe Ethuin, extrait de la présentation.

  • Le pacte avec le diable est un thème ancré dans toutes nos cultures d'Europe (voir Rabelais, le diable et le laboureur, dans le Quart Livre), et le "Melmoth" sera une énorme pierre dans toute la littérature du XIX° siècle.
    Mais avec le bref et tendu "Peter Schlemihl", il se passe autre chose. L'histoire se passe dans notre monde, de gens cultivés, dans une ville comme la nôtre, mais s'il y a ce merveilleux chapitre d'ouverture avec débarquement dans la ville inconnue. Tout va se jouer entre Schlemihl, ses deux domestiques, et le bonheur bourgeois qui s'éloigne. "La peau de chagrin" et tant d'autres naîtront de ce récit décalé, ténu, tout en nuances, de Chamisso l'exilé, qui choisit d'écrire dans la langue du pays de l'exil.
    C'est la première traduction que nous présentons ici, celle établie par le propre frère de l'auteur, Hyppolite von Chamisso, avec l'aide de celui qui ne s'appelle plus Louis-Charles-Adélaïde Chamisso de Boncourt, mais sera dans toutes les anthologies du romantisme allemand, celui du fantastique et des rêves, sous le nom d'Adalbert von Chamisso.
    À vous de redécouvrir - et que votre ombre vous suit encore après lecture, surtout numérique...

  • Quand il publie "De la mort apparente, et des inhumations forcées", en 1866, Gustave Le Bon affronte un problème posé globalement aux grandes villes européennes modernes.
    Comment s'assurer légalement qu'une personne est effectivement décédée, quels délais ou quelles mesures respecter, quelles lois à définir ? (Jusqu'au détail nécessaire d'une cloche dans les morgues...)
    S'il s'agissait d'une simple question de médecine, tout irait vite. Mais la médecine aujourd'hui encore se confronte à un inconnu majeur : mort cérébrale, comas thérapeutiques, la façon dont une cellule émet pour son organisme le signal de sa mort nous demeure globalement une énigme, et continue de poser des problèmes éthiques et juridiques insolubles. Mais c'est bien sûr une porte symbolique qu'on ouvre : les morts-vivants, et ceux qui sortent à la nuit de leur tombe, ou ceux quon déterre avec les traces manifestes d'un effrayant combat pour échapper à la tombe.
    Encore quarante ans après ce livre, Rilke reviendra sur cet étrange rituel de trouer d'une longue épingle le coeur des morts. Mais comment avoir confiance dans les signes de la mort, et lesquels sont fiables, si chaque fois une histoire prouve le contraire ?

  • Le plaisir de retrouver la langue souple du premier traducteur de Hoffmann, Henry Egmont, pour en accompagner les lentes et terrifiantes constructions : un reflet à l'étage d'une maison qui semble abandonnée, en pleine ville, et on entre dans un nouveau monde. "La maison déserte" est ce monde de reflets, de danger, avec évidemment la folie et la mort au rendez-vous. Mais c'est aussi l'irruption de la ville dans la narration, à l'aube du XIXe siècle.
    Parce qu'ils sont constamment en mouvement, les personnages de Hoffmann, tout se transforme et se déplace : si le monde bascule dans l'horreur ("Ignace Denner") ou dans le mystère ("Le coeur de pierre") c'est parce qu'on su progressivement déconstruire tous les repères qui nous aident, dans la vie ordinaire.
    Et toujours avec cette sensibilité, presque douce, qui est sa marque.
    La première traduction de "Les mines de Falun" n'est pas d'Egmont, mais voilà aussi un des récits les plus troublants - reprise de la trame traditionnelle d'un vieux conte, transgresser le destin en faisant un pacte avec les forces surnaturelles, et mêler à cela amour et mariage bien sûr, mais Hoffmann nous embarque dans la Suède du XIXe siècle, d'abord dans le monde des marins, puis dans celui de la mine. Et c'est parce qu'on descend avec lui au fond de la terre, pour y chercher la mort, que ce récit est si fort.
    FB

  • Longtemps mésestimée, l'écriture vernienne a été depuis une vingtaine d'années réévaluée. Ce qui apparaissait comme un ensemble de romans pour la jeunesse au charme suranné dans lequel la psychologie des personnages est sommaire, révèle désormais toute la puissance et l'efficacité de l'écriture de Jules Verne. Cela n'est pourtant qu'une redécouverte : en 1905, André Laurie, dans l'article reproduit dans ce livre, regrettait déjà que les institutions de légitimation culturelle se refusaient « à voir que l'oeuvre de Jules Verne est la plus puissante et la plus féconde du siècle, précisément parce qu'elle en est l'expression. Elle l'a prouvé, pourtant, en touchant simultanément, comme un Verbe nouveau, tous les cerveaux contemporains. Et quel poète, quel philosophe, quel demi-dieu en a jamais fait autant ? »
    Dans Jules Verne, écrivain, Daniel Compère a montré toute la richesse de l'écriture vernienne entre intertextualité, réappropriation et « ludotextualité ». Si l'aéronef de Robur le conquérant a pour nom l'Albatros, le poème de Charles Baudelaire n'y est pas étranger... et Jules Verne a exprimé sa dette à Edgar Poe. On pourrait relever toutes les allusions aux écrivains que contiennent les oeuvres verniennes, la place nous manque ici mais indiquons que l'on y croise Edgar Poe, Walter Scott, Fenimore Cooper, Alexandre Dumas père et fils, Pascal, Xavier de Maistre, Homère, Victor Hugo, Hoffmann,... et que dans la bibliothèque du Capitaine Nemo l'on trouve : « les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis, etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des diverses sociétés de géographie, etc. »

    Nous avons voulu à notre tour jouer avec les mots de Verne en utilisant la contrainte de la variante de l'haïkisation. Chaque « haïku » de Jules Verne présenté ici reprend les premiers et les derniers mots des textes des Voyages extraordinaires et de quelques autres romans. Accompagné d'une iconographie tout aussi extraordinaire, le jeu se veut une invitation à retrouver Jules Verne, et de quel roman proviennent les extraits (un guide de lecture est proposé en fin de volume), pour se laisser porter par la puissance du rêve.
    Philippe Ethuin

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