Karine Hébert

  • Le patrimoine est né d'un mélange de préoccupations, de rencontres, d'incendies, de législations, d'inventaires, de répertoires, d'intérêts financiers... Produit d'une rupture puissamment ressentie dans l'évolution des sociétés occidentales depuis la fin du XVIIIe siècle, il s'est graduellement imposé comme objet de réflexion pour les sciences humaines et sociales. Les disciplines du patrimoine - anthropologie, archéologie, architecture, archivistique, histoire, histoire de l'art, notariat, tourisme, urbanisme, etc. - contribuent à la création d'un domaine d'études complexe et multiforme.

    Le présent collectif se veut un point de rencontre entre des chercheurs de différents horizons (ethnologie, études littéraires, géographie, histoire, histoire littéraire, muséologie, sociologie) qui, pour la plupart, ne se réclament pas d'emblée des Heritage Studies. Issus de traditions disciplinaires variées, formés dans des programmes souvent non associés aux études patrimoniales mais préoccupés par des questions qui convergent vers la nébuleuse du patrimoine, ils ont accepté de réfléchir à leur compréhension du phénomène, aux liens qui unissent leur spécialité à ce vaste champ de connaissance et à l'originalité que le regard disciplinaire peut apporter à ces études toujours en structuration. À la lecture des dix contributions de cet ouvrage, on constate que les différents champs d'études qui y sont associés ne se partagent pas tant un objet patrimonial unifié qu'ils ne s'en créent un à leur mesure.

  • Cet ouvrage montre que le patrimoine est un processus de part en part, mais un processus qui n´a rien d´abstrait. Le patrimoine, en effet, n´existe pas en dehors d´objets, d´institutions et d´acteurs ; il est également toujours situé - dans un moment et dans un lieu. Et si la patrimonialisation n´est pas linéaire, si elle ne se déroule pas devant nous à la manière d´un ruban, elle n´est pas non plus homogène. Avec la mondialisation, le patrimoine se définit maintenant dans une dialectique région-monde, ce qui, pour le chercheur, implique de faire de constants allers-retours entre les plans local et universel.
    Au total, les enjeux soulevés dans cet ouvrage se traduisent par une série de questions et de difficultés. Comment concilier spécificité et universalisme, sauvegarde et diffusion, conservation et démocratisation ? Difficulté à rendre compte de tous les jeux d´échelle sur le plan patrimonial. Comment un témoin d´un courant culturel étranger, même reconnu comme patrimoine mondial, peut-il en venir à faire partie d´une mémoire patrimoniale « autochtone » ? Difficulté aussi à concilier les représentations, à la fois antinomiques et complémentaires, des experts, des citoyens et des touristes. Peut-on s´approprier un patrimoine qui émane d´un autre pays, d´un autre groupe culturel ? À quel prix sur le plan identitaire ? Qui peut s´arroger le droit de le préserver, notamment lorsqu´on parle de patrimoine mondial ? Comment faire correspondre la mémoire du bourreau et de la victime, du colonisateur et du colonisé, du pauvre et du riche, du contribuable et de l´amateur de prouesses architecturales ? Difficulté enfin à concilier mémoire heureuse et mémoire honteuse, le nécessaire oubli et le devoir de mémoire.

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