Julien Goyette

  • Le patrimoine est né d'un mélange de préoccupations, de rencontres, d'incendies, de législations, d'inventaires, de répertoires, d'intérêts financiers... Produit d'une rupture puissamment ressentie dans l'évolution des sociétés occidentales depuis la fin du XVIIIe siècle, il s'est graduellement imposé comme objet de réflexion pour les sciences humaines et sociales. Les disciplines du patrimoine - anthropologie, archéologie, architecture, archivistique, histoire, histoire de l'art, notariat, tourisme, urbanisme, etc. - contribuent à la création d'un domaine d'études complexe et multiforme.

    Le présent collectif se veut un point de rencontre entre des chercheurs de différents horizons (ethnologie, études littéraires, géographie, histoire, histoire littéraire, muséologie, sociologie) qui, pour la plupart, ne se réclament pas d'emblée des Heritage Studies. Issus de traditions disciplinaires variées, formés dans des programmes souvent non associés aux études patrimoniales mais préoccupés par des questions qui convergent vers la nébuleuse du patrimoine, ils ont accepté de réfléchir à leur compréhension du phénomène, aux liens qui unissent leur spécialité à ce vaste champ de connaissance et à l'originalité que le regard disciplinaire peut apporter à ces études toujours en structuration. À la lecture des dix contributions de cet ouvrage, on constate que les différents champs d'études qui y sont associés ne se partagent pas tant un objet patrimonial unifié qu'ils ne s'en créent un à leur mesure.

  • Cet ouvrage montre que le patrimoine est un processus de part en part, mais un processus qui n´a rien d´abstrait. Le patrimoine, en effet, n´existe pas en dehors d´objets, d´institutions et d´acteurs ; il est également toujours situé - dans un moment et dans un lieu. Et si la patrimonialisation n´est pas linéaire, si elle ne se déroule pas devant nous à la manière d´un ruban, elle n´est pas non plus homogène. Avec la mondialisation, le patrimoine se définit maintenant dans une dialectique région-monde, ce qui, pour le chercheur, implique de faire de constants allers-retours entre les plans local et universel.
    Au total, les enjeux soulevés dans cet ouvrage se traduisent par une série de questions et de difficultés. Comment concilier spécificité et universalisme, sauvegarde et diffusion, conservation et démocratisation ? Difficulté à rendre compte de tous les jeux d´échelle sur le plan patrimonial. Comment un témoin d´un courant culturel étranger, même reconnu comme patrimoine mondial, peut-il en venir à faire partie d´une mémoire patrimoniale « autochtone » ? Difficulté aussi à concilier les représentations, à la fois antinomiques et complémentaires, des experts, des citoyens et des touristes. Peut-on s´approprier un patrimoine qui émane d´un autre pays, d´un autre groupe culturel ? À quel prix sur le plan identitaire ? Qui peut s´arroger le droit de le préserver, notamment lorsqu´on parle de patrimoine mondial ? Comment faire correspondre la mémoire du bourreau et de la victime, du colonisateur et du colonisé, du pauvre et du riche, du contribuable et de l´amateur de prouesses architecturales ? Difficulté enfin à concilier mémoire heureuse et mémoire honteuse, le nécessaire oubli et le devoir de mémoire.

  • Aux yeux de ses contemporains, Joseph-Charles Taché (1820-1894) était le plus universellement érudit des Canadiens. « M. Taché, notait Henri-Raymond Casgrain, a écrit je ne sais combien de brochures sur je ne sais combien de sujets. » Connu avant tout pour ses recueils de contes et légendes, dont les Trois légendes de mon pays (1861) et Forestiers et voyageurs (1863), l'écrivain originaire de Kamouraska a pratiqué une grande variété de genres littéraires conte, légende, poésie, histoire et essai et abordé presque tous les sujets, de l'Exposition universelle de Paris en 1855 à la « mouche à patate » , en passant par l'Union des provinces canadiennes, le recensement de la population et Ie choléra.
    Or, à ce jour, si la critique a insisté sur la valeur emblématique de Taché, comme représentant de la bourgeoisie canadienne-française. si, par ailleurs, des chercheurs ont étudié de manière ponctuelle et isolée certains aspects de son activité, le 'caractère protéiforme et foisonnant de son oeuvre n'a jamais fait l'objet d'un article et encore moins d'une étude d'ensemble. C'est Précisément à une, telle lacune que le oPrésent ouvragé collectif vise à remédier, en proposant une relecture de l'oeuvre de Taché dans une perspective interdisciplinaire à la lumière de cette donnée essentielle à la compréhension du personnage à savoir son goût pour la polygraphie.

  • Si, par philosophie de l'histoire, on entend la capacité de prédire une fin de l'histoire après quoi il ne se passerait plus rien, alors l'oeuvre du sociologue québécois Fernand Dumont (1927-1997) n'en est pas une. Si, d'autre part, on conçoit que toute philosophie de l'histoire doit forcément s'achever dans la prophétie d'un monde sans conflits ni philosophie, alors, là encore, l'oeuvre de Dumont n'en est pas une. Si, par contre, on considère la philosophie de l'histoire comme une explication du sort des sociétés actuelles, une tentative incertaine visant à dégager une intelligibilité globale du devenir, alors il est possible que l'oeuvre du grand intellectuel en réunisse tous les traits.

    En examinant le rôle de l'histoire et de la mémoire dans la pensée de Dumont, en plaçant les réflexions de ce dernier sous le signe de la philosophie de l'histoire, ce livre permet de refaire l'unité d'une oeuvre qui non seulement invite à refaire sans cesse le chemin reliant la Cité du savoir à la Cité politique, mais continue de nous interpeler par son « inactualité », son esthétisme et sa puissance d'interrogation.

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